Par Richard M Bennett
[ Asia Times - 26 mars 2008 ]
Quand on replace l'agitation qui secoue le Tibet dans son contexte historique, on peut imaginer pourquoi Pékin a été pris de court lors les récentes manifestations ; c'est
pour la simple raison que ces manifestations ont été préparées hors du Tibet et que la direction du mouvement est aux mains d'organisateurs anti-chinois, qui se trouvent hors de portée de la
Chine, au Népal et en Inde du Nord.
De même, on doit associer le financement et le contrôle global de cette agitation au chef spirituel tibétain, le Dalaï Lama, et du fait de l'étroite coopération de celui-ci
avec les États-Unis depuis plus de 50 ans, à la Central Intelligence Agency (CIA).
Etant donnée la profonde implication de la CIA dans le Free Tibet Movement et le financement de Radio Free Asia à l'information douteuse, il semble peu
probable qu'une révolte puisse avoir été organisée ou s'être produite sans que le National Clandestine Service (anciennement connu sous le nom de Direction des Opérations), qui se trouve
au siège de la CIA, à Langley, en ait été informé ou ait donné son accord.
Chroniqueur respecté et ancien haut fonctionnaire du renseignement indien, B Raman, a indiqué le 21 mars que « sur la base des preuves disponibles, il est possible d'affirmer
avec un taux de certitude raisonnable » que le premier soulèvement de Lhassa, le 14 mars « a été pré-planifié et bien orchestré ».
Y a-t-il une base factuelle à l'hypothèse que les principaux bénéficiaires de la mort et la destruction radicale du Tibet sont à Washington ? L'histoire en suggère la
possibilité.
La CIA procède à des actions secrètes à grande échelle contre la Chine communiste au Tibet depuis 1956. Cela a conduit en 1959 à un soulèvement qui a produit un désastre
sanglant, des dizaines de milliers de morts Tibétains, et la fuite par les cols himalayens du Dalaï Lama et d'environ 100 000 fidèles vers l'Inde et le Népal.
La CIA avait établi un camp d'entraînement militaire secret pour les combattants de la résistance du Dalaï Lama au camp de Hale, près de Leadville, dans le Colorado, aux
États-Unis. Les guérilleros tibétains y ont été formés et équipés par la CIA pour la guérilla et les opérations de sabotage contre les communistes chinois.
Les guérilleros entraînés aux Etats-Unis ont régulièrement effectué des raids au Tibet, lors d'opérations dirigées par des mercenaires sous contrat de la CIA, et appuyés par
des avions de la CIA. Le programme de formation initiale prit fin en décembre 1961, bien que le camp du Colorado semble être resté ouvert au moins jusqu'en 1966.
La CIA Tibetan Task Force créée par Roger E McCarthy, aux côtés de l'armée de guérilla tibétaine, a mené l'opération baptisée ST CIRCUS destinée à harceler les forces
d'occupation chinoise pendant 15 ans, jusqu'en 1974, date à laquelle ces opérations a officiellement cessé.
McCarthy, qui fut le chef de la Tibetan Task Force au plus fort de ses activités entre 1959 et 1961, a ensuite lancé des opérations analogues au Vietnam et au Laos.
Au milieu des années 1960, la CIA abandonna sa stratégie de parachutage de guérilleros et d'agents de renseignement au Tibet pour mettre sur pied la Chusi Gangdruk, une armée
de guérilla de quelques 2000 combattants de l'ethnie Khamba dans des bases Népalaises, comme celle de Mustang. Cette base fut fermée en 1974 par le gouvernement népalais, après qu'il ait subi
d'énormes pressions de Pékin.
Après la guerre d'Indochine de 1962, la CIA a développé une relation étroite avec les services de renseignements indiens pour le recrutement et la formation d'agents au
Tibet.
Kenneth Conboy et James Morrison dans leur livre The CIA's Secret War in Tibet révèlent que la CIA et les services de renseignements indiens ont coopéré à la formation
et à l'équipement d'agents tibétain et ainsi qu'à des forces spéciales, d'unités aériennes et de renseignement, comme le Aviation Research Center le Special Center.
Cette collaboration s'est poursuivie bien après les années 1970 et quelques-uns des programmes, en particulier l'unité de forces spéciales des réfugiés tibétains qui allait
devenir une part importante de l'Indian Special Frontier Force, se poursuivent encore aujourd'hui.
Mais la détérioration des relations avec l'Inde qui a coïncidé avec l'amélioration des relations avec Pékin ont mis fin aux opérations conjointes de l'Inde et de la CIA.
Même si Washington a réduit son soutien à la guérilla tibétaine à partir de 1968, on pense que l'arrêt officiel du soutien des États-Unis à la résistance n'est intervenue qu'au
moment de la rencontre entre le président Richard Nixon et les dirigeants communistes chinois à Pékin en février 1972.
Victor Marchetti, ancien agent de la CIA a décrit l'indignation que de nombreux agents de terrain ont ressenti lorsque Washington a finalement décidé d'arrêter les frais,
ajoutant même qu'un certain nombre d'entre eux avaient opté « pour le réconfort des prières tibétaines qu'ils avaient apprises au cours de leurs années avec le Dalaï Lama ».
On cite John Kenneth Knaus, qui fut chef de la CIA Tibetan Task Force de 1958 à 1965 qui déclara : « Ce n'était pas une quelconque opération noire de la CIA. », en
ajoutant « c'était une initiative de ... l'ensemble du gouvernement américain. »
Dans son livre Les orphelins de la guerre froide, Knaus évoque les obligations que ressentent les Américains envers la cause de l'indépendance du Tibet. De manière
significative, il ajoute que son succès « permettrait de valider la plus digne des motivations, celle qui nous a porté à viser cet objectif il y a 40 ans. Elle permettrait également d'atténuer la
culpabilité que certains d'entre nous ressentent pour avoir participé à ces efforts qui coûtèrent la vie à beaucoup, mais qui furent la première aventure de notre vie. »
Malgré l'absence d'informations officielles, la rumeur soupçonne avec insistance la CIA d'avoir été impliquée, ne serait-ce que par procuration, dans une autre révolte qui
échoua en octobre 1987, les troubles qui s'ensuivirent et, par conséquent, la répression chinoise qui se poursuivit jusqu'en mai 1993.
Le moment pour une nouvelle tentative sérieuse de déstabiliser la domination chinoise au Tibet semble être le bon pour la CIA, et Langley va chercher sans aucun doute à
conserver toutes les options ouvertes.
La Chine est confrontée à des problèmes importants, avec les musulmans Ouïgours dans la province du Xinjiang, les activités du Falun Gong parmi beaucoup d'autres groupes
dissidents, et bien sûr l'inquiétude croissante que suscite la sécurité des Jeux olympiques d'été au mois d'août.
Washington considère la Chine comme une menace majeure, à la fois économique et militaire, non seulement en Asie, mais en Afrique et en Amérique latine.
La CIA voit aussi la Chine comme « inutile » dans la « guerre contre le terrorisme », avec peu ou pas de coopération, et rien de positif pour arrêter les flux d'hommes et
d'armes qui partent des zones musulmanes de l'ouest de la Chine pour aller soutenir des mouvements extrémistes islamiques d'Afghanistan et d'Asie centrale.
Pour beaucoup, à Washington, l'occasion semble idéale pour tenter de renverser le gouvernement de Pékin déséquilibré du fait que le Tibet est perçu comme un point
faible potentiel de la Chine.
La CIA ne manquera pas de s'assurer que ses traces ne sont pas découvertes au cours de cette révolte grandissante. Des tiers et des intermédiaires seront utilisés parmi les
exilés tibétains au Népal et à la frontière Nord de l'Inde.
En effet, la CIA peut compter sur des appuis significatifs de la part d'un certain nombre d'organisations de sécurité à la fois en Inde et au Népal et n'aura pas de mal à
fournir au mouvement de résistance des conseils, de l'argent et surtout, de la publicité.
Toutefois, jusqu'à ce que les troubles ne montrent les signe d'une véritable révolte ouverte de la grande masse des Tibétains contre les Han Chinois et les Hui musulmans,
aucune arme ne devrait faire son apparition.
Il a été signalé que de grandes quantités d'armes légères et d'explosifs provenant de l'ancien bloc de l'Est ont été introduites clandestinement au Tibet au cours des 30
dernières années ; elles sont susceptibles de rester cachée en toute sécurité jusqu'à ce que la bonne occasion se présente.
Ces armes ont été acquises sur les marchés mondiaux ou proviennent de stocks saisis par les forces israéliennes ou américaines. Elles ont été « désinfectées », et nul ne pourra
prouver qu'elles proviennent de la CIA.
Les armes de cette nature ont également l'avantage d'être interchangeables avec celles qui sont utilisés par les forces armées chinoises, et bien sûr d'utiliser les mêmes
munitions, ce qui permettra d'alléger le problème de ravitaillement pendant le futur conflit.
Bien que le support officiel à la résistance tibétaine soit achevé depuis 30 ans, la CIA maintient toujours ses contacts et ses aides financières à une grande partie du
mouvement Tibetan Freedom.
La CIA va-t-elle donc une fois de plus jouer le « grand jeu » au Tibet ?
Elle en a certainement la capacité, avec une forte présence d'agents de renseignement et de paramilitaires dans la région et de grandes bases qui existent en Afghanistan, en
Iraq, au Pakistan et dans plusieurs pays d'Asie centrale.
Il ne fait aucun doute qu'elle a intérêt à saper la Chine, comme elle le fait pour des cibles plus évidentes comme l'Iran.
La réponse est donc probablement oui. Il serait en effet assez surprenant que la CIA n'ait pour le Tibet rien de plus qu'un simple intérêt occasionnel. Après tout, elle est
payée pour cela.
Depuis le 11 septembre 2001, il y a eu un profond changement dans les attitudes du renseignement des Etats-unis, ses besoins et ses capacités. D'anciens plans opérationnels ont
été redécouverts et remis à jour. D'anciennes activités ont été réactivées. Le Tibet et les points faibles de la Chine, ont probablement été entièrement réévalués.
Pour Washington et la CIA, ceci peut sembler une occasion rêvée pour créer un importante pression contre Pékin, avec peu de risques pour les intérêts américains ; une situation
gagnant-gagnant. Le gouvernement chinois sera en butte à la condamnation du monde entier pour sa répression et la violation continue des droits de l'homme et ce sera de jeunes Tibétains qui
mourront dans les rues de Lhassa et non pas des enfants américains en uniforme.
Mais les conséquences d'une révolte ouverte contre Pékin seraient une fois de plus, la peur des arrestations, la torture et même les exécutions qui pourraient se répandent dans
tous les coins du Tibet et des provinces voisines où de vastes populations tibétaines existent, comme dans le Gansu, le Qinghai et le Sichuan.
Mais le mouvement Tibetan Freedom a peu de chances d'aboutir à une amélioration sensible de la politique du gouvernement central chinois dans le long terme, et aucune
chance de voir supprimé son contrôle de Lhassa et de sa patrie.
Une fois de plus, il semblerait que le peuple tibétain se retrouve coincés entre l'oppression de Pékin et la manipulation de Washington.
Pékin montre ses gros bras
La crainte que les États-Unis, la Grande-Bretagne et d'autres pays occidentaux tentent d'assimiler le Tibet à un autre Kosovo, est probablement une des raisons pour laquelle
les autorités chinoises ont réagi comme si elles avaient à faire face à une véritable révolte de masse plutôt qu'à une éphémère flambée de troubles de mécontents soutenant le Dalaï-Lama.
En effet, Pékin a perçu la situation comme tellement grave qu'une unité spéciale de coordination de la sécurité, le Centre de commandement 110, a été mise en place à
Lhassa, avec objectif principal de réprimer les troubles et rétablir le plein contrôle du gouvernement central.
Le Centre semble être sous le contrôle direct de Zhang Qingli, premier secrétaire du Parti au Tibet et loyal au le président Hu Jintao. Zhang est également ancien
vice-secrétaire du parti Xinjiang. Il a une expérience considérable des opérations de contre-terrorisme dans cette région.
Les autres titulaires de postes importants dans Lhassa sont Zhang Xinfeng, vice-Ministre au Ministère Central de la Sécurité Publique, et Zhen Yi, vice-commandant au siège de
la Police Armée du Peuple, à Pékin.
Le sérieux avec lequel Pékin traite l'agitation actuelle est en outre illustré par le déploiement d'un grand nombre d'importantes unités de l'armée de la Région Militaire de
Chengdu, avec les brigades de la 149e Division d'Infanterie Mécanisée, qui joue le rôle d'une force de réaction rapide dans la région.
Selon un rapport de United Press International, des unités d'élite des forces terrestres de l'Armée Populaire de Libération ont été engagées à Lhassa, ainsi que de
nouveaux blindés transporteurs de troupes T-90, et des véhicules blindés sur roues T-92. Selon ce rapport, la Chine a nié la participation de l'armée au maintien de l'ordre, disant que celui-ci
avait été menée par des unités de la police armée. « Toutefois, le type d'équipement mentionné ci-dessus n'a jamais été déployée par la police armée Chinoise. »
Un appui aérien est fourni par le 2e régiment aéroporté, basé à Fenghuangshan, Chengdu, dans la province du Sichuan. Il dispose d'hélicoptères et d'avions de transport à
décollage et atterrissage court provenant d'une base près de Lhassa. L'appui aérien pourrait être rapidement mis à disposition par les escadrons de chasseurs d'attaque au sol basés dans la région
de Chengdu.
Le district militaire de Xizang constitue la garnison du Tibet. Elle est composée de deux unités d'infanterie de montagne, la 52ème Brigade basée à Linzhi et de la 53e Brigade
à Yaoxian Shannxi. Celles-ci sont appuyées par la 8e division d'infanterie motorisée et d'une brigade d'artillerie à Shawan, dans le Xinjiang.
Le Tibet n'est plus tout à fait aussi éloigné et difficile à ravitailler pour l'armée chinoise. La construction du premier chemin de fer, entre 2001 et 2007 a considérablement
réduit les difficultés de circulation pour les troupes et le matériel à partir de Qinghai sur le difficile plateau tibétain.
D'autres précautions contre une reprise de longue durée des révoltes tibétaines des années précédentes a conduit l'amélioration de l'auto-approvisionnement pour la logistique
et la réparation des véhicules par la garnison tibétaine. Un nombre croissant de petits aéroports ont été construits pour permettre aux unités de réaction rapide d'avoir accès aux zones même les
plus reculées.
Le Ministère chinois de la sécurité et les services de renseignement ont été repensés pour pouvoir étouffer rapidement des troubles éventuels dans la province, avoir la
capacité de détecter tout mouvement de protestation sérieux et réprimer la résistance.
Richard M Bennett est consultant pour le renseignement et la
sécurité, AFI Research.
(Copyright 2008 Richard M Bennett.)
Source : Asia Times
Auteur : Richard M Benett
Traduction : Opus Incertum
Date : 26 mars 2008
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