"... Comme vous devez le savoir, nous avons eu droit à Rome à la visite de M. Bush. Depuis que je vis à Rome (et j'ai assisté à maintes visites de chefs d'Etat, président
Américain compris - notamment lors des funérailles du Pape où étaient présents les chefs d'Etat du monde entier, plus Bush....), je n'avais JAMAIS vu un tel déploiement de forces de
l'ordre.
Hier samedi 9 juin, nous pauvres habitants du centre ville nous sommes retrouvés prisonniers de nos demeures, encerclés par des divisions blindés, des hordes de CRS, de
policiers, de Carabinieri, de Guardia di Finanza..... rues bloqués, aucune circulation autorisée, murs de CRS qui bloquaient même les piétons comme nous, qui allions faire notre marché
(nous avons du sortir du centre historique et traverser le fleuve pour revenir ensuite vers notre rue et rentrer chez nous, détour de 45 minutes!). Tous les hélicoptères étaient mobilisés,
le bruit était infernal. Les avions de chasse patrouillaient le ciel autour de Rome, etc. Rome occupée, symbole de la vassalité de l'Italie aux Etats Unis. Rome qui recevait son chef
suprème, ou Dieu en personne.
Pendant ce temps, en direct sur RAI News 24, on pouvait voir Bush chez le Pape, Bush chez le président de la République, Bush avec Prodi et D'Alema, Bush auprès des
militaires dont les yeux étaient remplis d'étoiles ... tout sourire. Les déclarations d'entente idylliques fusaient: "alliance avec les Etats Unis plus solide que jamais" et "encore plus
profonde qu'avant", remerciements de Bush pour l'aide Italienne en Afghanistan, Kosovo, Iraq, Liban, etc. Aucune dissonance, aucune critique de la part de Prodi, aucun MAIS "à la Sarkozy",
aucun mot sur les prisons secrètes, la torture, l'assassinat par les GI de l'un de nos plus grands agents de renseignement qui tentaient de protéger la pauvre journaliste otage à peine
libérée par les méchants intégristes, aucun mot sur les agissements illicites des agents de la CIA en Italie... Même pas un mot sur le climat! Seulement des déclarations d'amour
inconditionnel, de fidélité éternelle, envers et contre tout. En comparaison, Tony Blair a eu plus de dignité envers les USA, il a osé exprimer quelques "MAIS"....
C'était donc un affichage de zèle que même Berlusconi n'aurait pas fait. De zèle sécuritaire surtout, absolument EFFRAYANT, de peur sans doute d'être accusés par la
droite d'anti-americanisme et de complaisance envers les manifestants anti Bush.... Eh oui, il y avait une manifestation anti-Bush prévue pour l'après midi. Mais soudain, les grands partis
de gauche et du centre chrétien démocrate, le grand syndicat CGIL, les millions de militants de ces partis qui avaient défilé contre la guerre en Iraq et la politique des USA, et tous les
braves gens révoltés par la guerre illégale avaient soudain disparu de la rue. La manifestation a été abandonnée par les services d'ordre des partis aussi bien que par les militants,
laissée en main à de petits voyous violents portant passe-montagne, foulard sur le visage ou casque de moto... volontairement. Le Gouvernement de gauche tenait à se démarquer très nettement
des protestations contre l'Amerique !!!
La police a commencé à encercler Piazza Navona où tous les manifestants devaient se retrouver. Nous passions par là et avions décidé de nous joindre aux groupes qui
s'étaient installés sur la place, avec la fameuse Titubanda (orchestre populaire de Rome, ouvert à tous ceux qui savent souffler dans un instrument) qui jouait des airs cubains. Nous avons
soudain compris que la place venait d'être hermétiquement bloquée par les CRS et que nous étions prisonniers. Soudain, inévitablement, les premiers "provocateurs" ont commencé à se plaindre
de l'encerclement et à protester contre les CRS. Des groupes de voyous (sans doute infiltrés par les services comme au bon vieux temps des "années de plomb") ont lancé quelques objets sur
les boucliers des CRS et ont commencé à crier ROMA LIBERA! et là, en deux minutes, ça a été la charge, brutale et hors de proportion. Lacrymogènes, coups de matraque, etc. Nous avons essayé
de sortir de la place pour rentrer chez nous, nous avons longuement discuté avec les CRS en leur montrant notre carte d'identité avec adresse, en vain. Personne ne voulait nous laisser
sortir de là, en sachant que nous n'étions même pas des manifestants... ils savaient que nous allions être attaqués par des hordes de CRS et ils nous empêchaient de rentrer chez nous
!!!
Un ami était là avec sa fillette de 7 ans, et il lui a fallu 35 minutes de course entre casseurs et police, et de discussion avec les forces de l'ordre pour qu'ils
acceptent enfin de les faire sortir du piège à souris où il les avaient laissé rentrer sans le moindre mot d'avertissement.... Quand la charge a eu lieu, nous nous sommes réfugiés contre un
mur, c'est un miracle si nous n'avons pas été blessés. Nous avons fui avec les autres, sous les lacrymogènes, et avons enfin eu la chance de trouver une ruelle bloquée par la Guardia di
Finanza, qui après une demi heure de supplications et de cris, ne nous a pas forcés à retourner au coeur de la bataille et a accepté de nous laisser passer. Je n'ai jamais vu ça ici.
Cela est scandaleux. J'ai participé à de nombreuses manifestations contre la guerre en Iraq, même celle qui s'est tenue devant l'ambassade américaine le soir même de
l'attaque. Tout cela sous le gouvernement Berlusconi. Mais je n'ai jamais vu une telle stratégie de guerre urbaine déployée contre nos manifestations d'antan, et pourtant, certaines d'entre
elles étaient chaudes. Nous n'avons jamais vu une charge des CRS en 4 ans de protestations anti-guerre et anti-USA. Ils se contentaient de nous surveiller de loin, en évitant soigneusement
de nous provoquer, pendant que le service d'ordre était impeccablement assuré par les syndicats et les partis. Et les petits « voyous » no-global et « disobbedienti » qui ont toujours été
présents au milieu des foules catho-communistes et «bien pensantes» (composées de grand mères, de petits enfants avec leurs parents, de bourgeois...) n'ont jamais éprouvé le besoin de
répondre à la provocation de la police, puisqu'il n'y avait aucune provocation ! Cette fois, le gouvernement Prodi a dévoilé son vrai visage : celui d'un gouvernement qui n'aime pas ses
composantes de gauche anti-americaine, qui veut être l'allié préféré des USA, quel que soit son président, qui est toujours d'accord avec les USA ? au moins, comme vous le remarquiez dans
votre article, avec Berlusconi, les choses étaient plus claires. Souvenons nous de la phrase qu'il avait prononcée, qui avait tant scandalisé le «centre gauche » : « moi, je suis toujours
d'accord avec les USA, même avant de connaitre leur opinion ou de savoir ce qu'ils pensent ! »? j'aimerais bien que M. Prodi ait le courage de la prononcer lui aussi, cette phrase, au lieu
de berner ses électeurs et de parler de l'importance vitale de l'Europe, qui est « le destin de l'Italie », comme il dit (alors que l'alliance avec les USA n'est un « choix » pour ce pays).
Eh bien, ce choix a été clairement fait pendant cette rencontre au sommet. Et il est beaucoup plus fort que le malheureux « destin » de l'Italie, à en juger par la violence de la police
contre ceux qui ne sont pas d'accord avec la politique des Etats Unis et qui déplorent que leur gouvernement se soit « couché » devant ce pays malgré la volonté des électeurs. Italia : lo
zerbino degli Stati Uniti ! (le paillasson des USA).
Décidément, les gouvernements de centre gauche en Occident semblent toujours finir par être plus liés aux USA que les autres (Blair, Prodi, sans parler des Verts
allemands et même du SPD, malgré les apparences ... et la brave Segolène Royal qui clamait son admiration pour Hillary Clinton en campagne). Peut-être par faiblesse, ou par crainte d'être
confondus avec des «communistes »... Ils ont sans doute quelque chose à prouver, mais à qui ? sûrement pas à leur électorat? plutôt aux USA eux-même ?
Il serait intéressant d'analyser ce phénomène. Umberto Ecco parlait de la fascination de la gauche pour la culture américaine. Je retrouve cette fascination même chez les
intellos germanopratins dans les talk-shows et les tables-rondes français, et chez les journalistes branchés de la télé française (Guillaume Durand, etc). Je n'arrive pas à comprendre d'où
vient telle fascination. Mais peut-être faut-il vivre aux USA pendant des années (comme je l'ai fait ou comme l'a fait M. Immarigeon) pour ne plus subir ce genre d'hypnose.
Alors tout cela signifie-t-il que notre seul espoir d'imdependance réside dans la «droite » ?? Et pourtant, malgré les démonstrations de Gaullisme presque caricaturales
de M. Sarkozy et ses plus récents « MAIS » à l'égard des « amis américains » ne m'ont pas encore rassurée. Et le choix d'un Kouchner pour le Quai d'Orsay ainsi que les récentes agitations
sur le Darfour (BHL en tête, jouant bien sûr le jeu des USA voulant contenir la Chine, et de leurs compagnies de pétrole) ne peuvent que renforcer mon inquiétude.
L'Europe est-elle en train de se coucher, step by step, inexorablement, et de renoncer à un rêve auquel elle n'a jamais vraiment cru? Le JSF, le bouclier anti-missile US
et le dossier OTAN vont-t-il finir par permettre l'accomplissement de ce vieux rêve américain ? Un certain Ethan B. Kapstein écrivait en 1994 [Foreign Affairs, May-June 1994] que les Usa
devaient acquérir un monopole absolu en ce qui concerne le commerce d'armement dans le monde, et que l'industrie de la défense US aurait très bientôt éliminé l'industrie Européenne (et
Russe bien évidemment) seul moyen pour apporter la paix dans le monde, bien entendu ! La prophétie est-elle en train de se réaliser, avec l'aide des gouvernements européens et de leurs
forces armées ? "