Mardi 24 juin 2008

[ Rue89 - 9 juin 2008 ]
   
   

Par Paul Meyer
 
  
Le sociologue Frédéric Pierru, de l'université Paris-Dauphine, vient de publier "Hippocrate malade de ses réformes" (Ed. du Croquant) : il y démontre comment depuis soixante ans, les réformes successives préparent le terrain à la privatisation d'une part de plus en plus importante de l'assurance maladie.


"Le 'trou' de la Sécu est un mythe"

Plutôt que de raisonner en termes de besoins, le débat public sur la Sécurité sociale en général et sur l'assurance maladie en particulier se limite aux dépenses et notamment au manque de financement, le fameux "trou" de la Sécu. Pour Frédéric Pierru, membre du collectif "Raisons d'agir" (fondé par Pierre Bourdieu à la suite du mouvement social de 1995), parler de déficit permet surtout de justifier une politique de rigueur. (Voir la vidéo)

 

Pourquoi parle-t-on sans cesse de gaspillage?

Les gaspillages de l'assurance maladie sont évalués entre 150 et 400 millions d'euros sur un budget annuel de 150 milliards d'euros. Ils sont donc très minoritaires dans la part des dépenses de santé et pourtant, ils monopolisent le débat public. (Voir la vidéo)

 

De l'hôpital à l'entreprise de soins

Modernisés au début des années 1980, les hôpitaux ont été priés de tenir leurs budgets. C'était l'époque de la "dotation globale", qui fixait annuellement leurs enveloppes budgetaires. Malheureusement, la rigidité de cette politique a conduit des hôpitaux à répondre à une demande de soins croissante avec un budget toujours identique lorsqu'ils se trouvaient au cœur d'un bassin de population dynamique. Pour mettre en adéquation l'activité des hôpitaux et leur budget, la réforme Hôpital 2007 (de 2002) a instauré la "tarification à l'activité" (T2A). Mais elle a aussi ses effets pervers... (Voir la vidéo)

 

La concurrence en santé est dangereuse et contre-productive

Plus personne ne réclame l'instauration d'une concurrence en matière de santé. Même la très libérale OCDE est revenue sur ses prescriptions antérieures. Frédéric Pierru explique pourquoi. (Voir la vidéo.)

 

Qui bloque les réformes?

Les réformes de l'assurance maladie s'opposent à l'augmentation des prélèvements obligatoires. Mais elles refusent également de demander des efforts aux médecins libéraux, qui bloquent toute rationalisation de leur implantation. Selon Frédéric Pierru, les syndicats de médecins libéraux forment un front uni contre une meilleure organisation des soins. (Voir la vidéo)

 

Qui veut privatiser l'assurance maladie ?

Le sociologue montre comment les assureurs privés agissent pour mettre la main à chaque réforme sur une part plus importante du gâteau de l'assurance maladie. La réforme de 2004, en créant le "ticket modérateur", a créé le principe, qu'il ne reste plus qu'à étendre ensuite. (Voir la vidéo)

 
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Source :
Rue89
    
  



Biographie de l'auteur

Frédéric Pierru, docteur en science politique, est sociologue, chargé de recherche au CNRS, membre de l'IRISES (Paris IX Dauphine). Ses publications portent sur la réforme des systèmes de santé français et européens, le renouveau de la santé publique en France et les enjeux politiques de la gestion.

Présentation de l'éditeur

Le diagnostic officiel est pessimiste, le pronostic plus encore : le système de santé français connaîtrait une " crise profonde " ; il serait " en faillite " faute de pouvoir " réguler " l'" explosion " des dépenses de santé ; malgré un " trou de la Sécu abyssal ", il ne garantirait même pas un accès universel à des soins de qualité. Et les gouvernements, les experts et les journalistes de stigmatiser l'" exception française " pour mieux célébrer nos voisins européens qui, eux, auraient eu le courage d'engager des réformes certes difficiles mais nécessaires. Un examen attentif de ces réformes montre, toutefois, qu'il n'existe pas d'exception française et que les systèmes de santé européens sont mis en crise dans le but de privatiser et de libéraliser le secteur, avec les encouragements de l'Union européenne et de l'OCDE. Le paradoxe veut que ce soit le cancre des pays développés - les États-Unis - qui inspire désormais les décideurs européens. Même si, en France, l'État resserre son emprise sur l'assurance maladie et se gargarise de la Couverture maladie universelle, notre pays n'est cependant pas à l'abri de la doxa néolibérale. L'étatisation pourrait être le levier de la mise en concurrence prochaine de l'assurance maladie et des hôpitaux. Des voix, notamment patronales, s'élèvent pour presser l'adoption de réformes en ce sens, dans un débat public monopolisé par une poignée d'experts. Le discours modernisateur oscille alors entre la pédagogie économique et la répétition ad nauseam de poncifs, comme les " abus ", sur le fondement de chiffres parfois fantaisistes, souvent contestables et toujours intéressés. La critique sociale passe d'abord par un triple refus : celui de l'économisme ; celui de la reddition face au " bon sens " gestionnaire ; celui de la posture défensive qui, dénonçant le rationnement des soins, en vient à défendre les revenus des médecins et les profits de l'industrie pharmaceutique. Elle doit ensuite partir d'un constat radical : la santé est un enjeu politique avant d'être un problème économique ou médical. La question sanitaire rejoint alors la question sociale, redevenant un sujet de réflexion pour les sciences sociales et, au-delà, de délibération démocratique. La santé est le terrain privilégié d'interpellation des fondements économiques, sociaux et politiques du nouvel ordre économique.


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par Admin publié dans : RdP : France
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