Samedi 26 avril 2008

 [ Le Parisien - Dossier publié le 21 avril 2008 - n°19789 ]

Depuis 2001, mais surtout depuis les émeutes urbaines de 2005, les Etats-Unis s'implantent dans de nombreuses cités défavorisées. Argent, moyens humains, tout est bon pour redorer leur image auprès les jeunes français issus de l'immigration, et effectuer leur travail d'influence.
  
   
« Après le 11 septembre, on a vu débarquer des mecs qui voulaient rencontrer des types de banlieue »
Cet universitaire très bien introduit auprès des associations et des milieux islamiques préfère taire son identité. A l'automne 2001, il a été approché par, deux hommes, la quarantaine, se présentant comme des chercheurs américains. « Mon profil les intéressait. Je les ai vus au cours d'un dîner séparément. Les masques sont tombés très vite. Je me suis douté qu'ils étaient de la CIA - j'en ai eu confirmation plus tard. J'ai refusé de les amener en banlieue. Mais ils ont dû parvenir à leurs fins par d'autres moyens. » Leurs motivations ? « Mettre la main sur le réseau associatif ; poursuit le chercheur, et comprendre en passant du temps dans les banlieues européennes comment on pouvait basculer dans un commando terroriste. »
    
    
   
Les voyages d'Ali, Karim ou Fayçal tous frais payés
   
Ali Zahi raconte son voyage aux Etats-Unis avec des étoiles dans les yeux. «. Je me suis retrouvé en Arkansas, en Oregon, au Texas, et je n'ai qu'une hâte : y retourner. » On l'aurait rencontré quelques1es mois plus tôt, pas sûr que ce grand escogriffe à chemise blanche ait tenu le même discours. Entre-temps, il est passé entre les mains des Américains et a côtoyé l'Oncle Sam pendant trois semaines aux frais de l'ambassade des Etats-Unis.
   
Ali, 31 ans, né au Maroc, qui a grandi et a été élu à Bondy, dirige le cabinet du maire de Clichy-sousBois, berceau des émeutes de 2005. Un pur produit de la Seine-Saint-Denis qui le désigne naturellement candidat à la nouvelle version de l'International Visitor's Program du département d'Etat américain. Depuis trois décennies, l'administration américaine repère les futurs leaders de la planète et les prend sous sa coupe. Des générations de politiques et de grands patrons, dont Nicolas Sarkozy, François Fillon, Gordon Brown, ont bénéficié de ce programme.
  
A l'époque, le casting se faisait aux portes de l'ENA et des grandes écoles. Mais, en 2005, la cible change. L'Amérique se focalise sur l'autre France, cette société émergente, diverse, qui veut se faire entendre, et dont les leaders pourraient rapidement prendre du galon. Amirouche Laïdi, président du club Averroès, le jeune chef d'entreprise Aziz Senni, Stéphane Pocrain... Tous ont serré la main de grands décideurs américains et ont fini par nuancer leur propos sur les EtatsUnis. Peu échappent à la règle. Mohamed Hamidi, du Bondy Blog, et Karim Zeribi, président du Parlement des banlieues, y sont en ce moment. « Evidemment, les idées américaines ne sont pas toutes transposables. Nous n'avons pas forcément les réponses, mais nous pouvons faciliter le dialogue et confronter les points de vue », commente Randiana Peccoud, chargée de la diversité à l'ambassade des Etats-Unis en France.
  
Pour tous, le recrutement s'est déroulé de la même manière, en douceur. C'est un ami, Fayçal Douhane, militant de la diversité au PS, qui introduit Ali Zahi auprès de l'ambassade. Le premier contact est informel. S'ensuivent des invitations à des colloques, des dîners en ville. Jusqu'au jour où il reçoit ce coup de téléphone. « On aimerait te faire partir. Ce serait vraiment intéressant pour toi. Tu raconterais ton expérience. » Envoyé à l'automne Ali rencontre des politiques, un imam, des lobbyistes, les responsables de communautés. « Tous voulaient comprendre pourquoi des Français, issus du Maghreb ou de confession musulmane, ont une telle défiance à leur égard alors qu'ils ne connaissent pas l'Amérique. »
  
L'administration Bush ne regarde pas à la dépense. Hôtels, traducteur, vols intérieurs, tout est inclus. Justin Vaïsse, chercheur, n'y voit rien d'autre que du « travail d'influence ». Clichy travaille aujourd'hui en direct avec l'ambassade. « Je ne me pose pas la question de savoir ce qu'il y a derrière tout ça, avoue Ali. On n'a pas le temps. Ils nous présentent un projet d'envergure, quasi financé, qui va valoriser les habitants. Sur le terrain, on prend ce qu'il y a à prendre. » Pragmatique, Ali Zahi, à l'américaine.
    
   
Des sponsors très convoités
   
Patrick Lozès, président du Cran (Conseil re­présentatif des associations noires de France), le regrette mais doit bien l'admettre. « Je ne me tourne pas vers la France en priorité; Je m'adresse aux Etats-Unis quand j'ai besoin de financer un projet » Amirouche Laïdi, fondateur du club Averroès, décode: « Les Amé­ricains sont dans l'opérationnel. Je ne trouvais pas d'in­terlocuteur pour parler de mon projet quand ils sont venus me proposer de l'aide. » Comme tous ces leaders associatifs en quête de subventions et en mal de recon­naissance, Amirouche ne s'est pas fait prier. Depuis, l'ambassade est devenue l'un de ses meilleurs soutiens. Il n'y a pas trois semaines encore, ils coprésidaient avec Trace TV un colloque sur les nouvelles générations ur­baines, à deux pas des Champs-Elysées.
  
Sans les 3 000 € de l'ambassade, Adji Ahoudian, co­fondateur de l'association les Braves Garçons d'Afrique (Paris XIXe), aurait eu le plus grand mal à boucler le budget du festival Afro 2005. « On regarde d'autant plus vers les Etats-Unis que les responsables politiques ici n'ont toujours rien compris. Le président a beaucoup promis, mais rien n'est venu », poursuit Patrick Lozès. C'est grâce à une fondation américaine qu'il finance en janvier 2007 la première enquête jamais réalisée sur la population noire de France. « Il s'agit de sommes conséquentes, je n'ai pas peur de le dire. » Grâce à eux encore que la première chambre de commerce de la diversité en France, desti­née à mettre le pied à l'étrier aux jeunes entrepreneurs de banlieue, verra le jour en mai.     


    Source : Le Parisien
    Auteur : Emeline Cazi
    Date : 21 avril 2008

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par Admin publié dans : RdP : France
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