Jeudi 17 avril 2008
Par F. William Engdahl

[
F. W. Engdahl - 5 avril 2008 ]

 

 

Washington a manifestement choisi de prendre avec Pékin un risque géopolitique majeur en attisant les foyers de violence au Tibet, au moment où leurs relations sont critiques, et que nous sommes dans la dernière ligne droite avant les Jeux olympiques de Pékin. Cela fait partie d'une stratégie d'escalade visant à déstabiliser la Chine lancée par l'administration Bush au cours des derniers mois. Cette stratégie inclut également la tentative d'initier une « Révolution safran » anti-Chinoise dans la région voisine du Myanmar [Birmanie] ; elle vise aussi à faire entrer les troupes de l'OTAN contrôlées par les Etats-Unis au Darfour, où des compagnies pétrolières Chinoises sont en train de développer l'exploitation des énormes réserves de pétrole existantes ainsi qu'à prendre de contrôle des richesses minérales de l'Afrique. Elle inclut enfin des efforts acharnés pour transformer l'Inde en une nouvelle et importante base avancée des États-Unis sur le sous-continent asiatique pour contrer la Chine.

Apparemment, le feu vert pour l'opération en cours au Tibet a été donné en octobre dernier, lorsque George Bush a accepté de rencontrer pour la première fois publiquement le dalaï-lama à Washington. Le Président des États-Unis n'ignore pas l'importance des enjeux d'une telle insulte pour Pékin. En acceptant d'assister à la remise de la Médaille d'or du Congrès au dalaï-lama, Bush a aggravé cet affront envers la Chine, le plus important partenaire commercial des Etats-Unis.

Le prompt soutien donné par George Bush, par Condi Rice, par le président français Nicolas Sarkozy et par la chancelière allemande Angela Merkel au pourpre des moines tibétains a pris récemment des dimensions absurdes. Mme Merkel a annoncé qu'elle boycotterait les Jeux Olympiques d'été de Pékin pour protester contre les violences exercées par Pékin sur les moines tibétains. Ce que son attaché de presse a omis de dire, c'est qu'elle n'avait en fait jamais prévu d'y assister.

Il a été suivi par l'annonce que le Premier ministre polonais, le pro-américain Donald Tusk, exerceraient le boycott, ainsi que le président pro-américain tchèque Vaclav Klaus. Il n'est pas certain qu'ils aient initialement prévu le déplacement, mais l'affaire a fait dans la presse des manchettes emphatiques.

La récente vague de manifestations violentes ainsi que les attaques menées par des moines tibétains contre des résidents Han chinois sont documentées ; Tout a débuté le 10 mars, lorsque plusieurs centaines de moines ont marché sur Lhassa pour exiger la libération d'autres moines qui auraient mis en détention pour avoir célébré la remise de la Médaille d'or Congrès américain en octobre dernier. Ces moines furent rejoints par d'autres, qui manifestaient à l'occasion du 49 e anniversaire du soulèvement tibétain contre la domination chinoise.

 

Le jeu géopolitique

Comme le gouvernement chinois l'a lui-même souligné, cette soudaine éruption de violence anti-chinoise au Tibet, ce nouvel épisode de l'action du mouvement dirigé par le dalaï-lama en exil est arrivé de manière suspecte à la veille des Jeux Olympiques, pour attirer l'attention sur le dossier des droits de l'homme. Les Jeux Olympiques de Pékin sont perçus en Chine comme l'un des principaux témoins de l'arrivée sur la scène mondiale d'une Chine nouvelle et prospère.

En arrière plan des évènements du Tibet, certains protagonistes confirment que Washington a fait le forcing ces derniers mois pour préparer une autre de ses infâmes Révolutions de couleur, attisant les manifestations publiques pour infliger à Pékin un embarras maximum. Les acteurs sur le terrain et en dehors du Tibet sont les suspects habituels, ; ils sont liés au Département d'État américain, par la National Endowment for Democracy (NED), la CIA's Freedom House par le biais de sa présidente, Bette Bao Lord qui intervient dans l'International Committee for Tibet, ainsi que la Trace Foundation financée par la fortune de George Soros, par l'intermédiaire de sa fille, Andrea Soros Colombel.

Le Premier ministre chinois Wen Jiabao a accusé le dalaï-lama d'avoir orchestré les derniers troubles pour saboter les Jeux Olympiques, « afin de réaliser son objectif inavouable » l'indépendance du Tibet.

Bush a téléphoné à son homologue chinois, le président Hu Jintao, pour le presser d'engager des discussions avec le dalaï-lama en exil. La Maison Blanche a indiqué que Bush, « avait fait part de ses préoccupations au sujet de la situation au Tibet et avait encouragé le gouvernement chinois à engager un dialogue approfondi avec les représentants du dalaï-lama et à ouvrir l'accès aux journalistes et diplomates. »

Selon le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Qin Gang, le Président Hu aurait répondu à Bush que le dalaï-lama devait « cesser de saboter » les Jeux Olympiques de Pékin avant qu'une décision puisse être prise sur des entretiens avec le chef spirituel tibétain en exil.

 

Les étranges amis du dalaï-lama

En Occident, l'image du dalaï-lama a été tellement promue dans de nombreux milieux, qu'il est presque considéré comme un Dieu. Bien que la vie spirituelle du dalaï-lama ne soit pas notre sujet, il est intéressant de noter brièvement les milieux dans lesquels il a choisi de voyager tout au long de sa vie.

Le dalaï-lama fréquente des milieux politiques qu'on ne peut considérer que comme plutôt conservateurs. Ce qui qu'on oublie généralement aujourd'hui, c'est que durant les années 1930, les nazis parmi lesquels le chef de la Gestapo Heinrich Himmler et d'autres hauts dignitaires du Parti nazi considéraient le Tibet comme le site sacré des survivants de l'Atlantide perdue, et l'origine de la « pure race nordique ».

Alors qu'il avait 11 ans et avait déjà été désigné dalaï-lama, il se lia d'amitié avec Heinrich Harrer, membre du parti nazi et officier SS du redouté Heinrich Himmler. Loin de l'image candide que lui donne le populaire film d'Hollywood avec Brad Pitt, Harrer était un membre éminent des SS à l'époque où il rencontra le dalaï-lama alors âgé de 11 ans, et qu'il devint son tuteur, dans le « monde extérieur au Tibet ». Seul le dalaï-lama connaît la teneur de l'enseignement privé que lui prodigua Harrer, mais le fait est qu'ils sont restés amis jusqu'à la mort de Harrer en 2006, à l'âge de 93 ans. (1)

Cette seule l'amitié ne peut pas, bien sûr, définir le caractère du personnage, mais elle est intéressante dans le contexte de ses amitiés ultérieures. En avril 1999, avec Margaret Thatcher et George H. W. Bush, ancien ambassadeur à Pékin, ancien directeur de la CIA et ancien président, le dalaï-lama exigea du gouvernement britannique la libération d'Augusto Pinochet, ancien dictateur fasciste du Chili et client de longue date de la CIA [qui avait été arrêté] alors qu'il était en voyage en Angleterre. Le dalaï-lama insista pour que Pinochet ne soit pas livré à l'Espagne qui le recherchait pour crimes contre l'humanité. Le dalaï-lama avait des liens étroits avec Miguel Serrano (2) chef du Parti national socialiste du Chili, partisan de ce qu'on appelle l'hitlérisme ésotérique. (3)

Laissons de côté la quête spirituelle du dalaï-lama. Ce qui est indiscutable, c'est que depuis son en exil en Inde en 1959, il a été entouré et financé en grande partie par les États-Unis et par divers services de renseignements occidentaux et leur cohorte d'ONG ; ce qui compte, c'est l'agenda des amis du dalaï-lama à Washington.

 

La NED de nouveau au travail...

Comme le note l'écrivain Michael Parenti dans son ouvrage Friendly Feudalism : The Tibet Myth, « pendant les années 1950 et 60, la CIA a activement soutenu la cause tibétaine en lui fournissant des armes, de l'entraînement militaire, de l'argent, un soutien aérien et d'autres formes d'aide. » L'American Society for a Free Asia, basée aux Etats-Unis et paravent de la CIA, a popularisé la cause de la résistance tibétaine avec le frère aîné du dalaï-lama, Thubtan Norbu, qui y joua un rôle actif. Le deuxième frère aîné du dalaï-lama, Gyalo Thondup, mit en place en 1951 une opération de renseignement avec la CIA. Selon Parenti (4) elle fut développée ensuite en une unité de guérilla entraînée par la CIA et dont les membres furent parachutés en retour au Tibet.

Selon des documents du renseignement américain déclassifiés et rendus publics à la fin des années 1990, « pendant la plus grande partie des années 1960, la CIA a fourni au mouvement tibétain exilé à 1,7 millions de dollars par an pour des opérations contre la Chine, dont une subvention annuelle de 180000 dollars pour le dalaï-lama ». (5)

C'est avec l'aide de la CIA que le dalaï-lama s'est enfui à Dharamsala, en Inde, où il vit aujourd'hui. Il continue à recevoir des millions de dollars aujourd'hui, non de la CIA, mais plus discrètement, d'une organisation paravent, financée par le Congrès américain, la National Endowment for Democracy (NED). La NED a joué un rôle dans toutes les Révolutions colorées soutenues par les Etats-Unis, de la Serbie à la Géorgie, et de l'Ukraine au Myanmar. Ses fonds alimentent des médias d'opposition et des campagnes de relations publiques mondiales qui popularisent ses candidats d'opposition favoris.

Comme dans les autres Révolutions de couleur récentes, le Gouvernement américain attise les foyers de déstabilisation contre la Chine en finançant par l'intermédiaire la NED, les mouvements contestataires d'opposition à l'intérieur et en dehors du Tibet.

La NED a été fondée par l'administration Reagan au début des années 1980, sur recommandation de Bill Casey, alors Directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), suite à une série de révélations hautement médiatisées sur les assassinats et les actions de déstabilisation opérées par la CIA contre des régimes considérés comme inamicaux. La NED a été conçue pour se présenter comme une organisation non gouvernementale indépendante, de manière à rendre moins visible les interventions de la CIA et des autres organismes gouvernementaux. Le premier président de la NED, Allen Weinstein, déclara dans le Washington Post que « Beaucoup de ce que nous [la NED] faisons aujourd'hui, était fait secrètement par la CIA il y a 25 ans. » (6)

Pour William Blum, historien américain du renseignement « La NED a joué un rôle important dans l'affaire Iran-Contra pendant les années 1980 et le financement des composantes clés du ténébreux Projet Démocracy d'Oliver North. Ce réseau privatisé de la politique étrangère américaine finançait les guerres,  trafiquait les armes et la drogue, et fut engagé dans d'autres activités tout aussi charmantes. En 1987, un porte-parole de la Maison Blanche a déclaré que ceux de la NED « conduisaient le Project Democracy. » (7).

La plus importante organisation favorable au dalaï-lama  pour l'indépendance du Tibet est aujourd'hui l'International Campaign for Tibet (ITC), créée à Washington en 1988. Depuis au moins 1994, l'ITC reçoit des fonds de la NED. En 2005, l'ITC a décerné son prix annuel Light of Truth à Carl Gershman, fondateur de la NED. D'autres lauréats en furent la German Friedrich Naumann Foundation et le leader tchèque, Vaclav Havel. Le Conseil d'administration de l'ITC est envahi d'anciens fonctionnaires du Département d'Etat américain, parmi lesquels Gare Smith et Julia Taft (8).

Une autre organisation anti-Chinoise particulièrement active est Students for a Free Tibet (SFT), créée en 1994 à New York et basée aux Etats-Unis ; c'est une émanation de l'US Tibet Committee et de l'ICT, elle-même financée par la NED. La SFT est plus connue pour avoir déployé au sommet de la Grande Muraille de Chine une bannière de 140 mètres, appelant à un Tibet libre, et accusant Pékin de génocide au Tibet, allégations totalement gratuites. Apparemment, c'est une bonne formule pour rallier les étudiants naïfs.

La SFT a été parmi les cinq organisations qui, en janvier dernier, ont proclamé le début d'un « soulèvement du peuple tibétain », et ont fondé le 4 janvier un bureau provisoire chargé de la coordination et du financement.

Harry Wu est un autre éminent défenseur du dalaï-lama contre Pékin. Il est devenu tristement célèbre pour avoir faussement prétendu en 1996 dans Playboy qu'il avait enregistré une bande vidéo d'un prisonnier dont on avait retiré chirurgicalement les reins alors qu'il était en vie, et qui avait été ensuite remis en prison et puis fusillé. Il prétendait et que cette bande avait été diffusée par la BBC. Le film diffusé par la BBC ne montrait en fait rien de tout cela, mais le mal était fait. Combien de personnes sont-elles allées consulter les archives de la BBC ? Wu, professeur de Berkeley à la retraite, qui avait quitté la Chine après avoir été emprisonné comme dissident, est chef de la Laogai Research Foundation, une organisation exonérée d'impôt, dont la principale source de financement est la NED (9).

Parmi d'autres projets analogues, la NED soutient le journal Tibet Times, dirigé depuis la résidence du dalaï-lama en exil à Dharamsala, en Inde. La NED finance aussi le Tibet Multimedia Center pour la « diffusion de l'information concernant la lutte pour les droits de l'homme et la démocratie au Tibet », également basé à Dharamsala. Enfin la NED finance aussi le Tibetan Center for Human Rights and Democracy.

En bref, l'empreinte du Département d'Etat américain et de la communauté américaine du renseignement se retrouve partout dans la montée du Free Tibet Movement et des attaques anti-Han chinois de mars. La question qui se pose est pourquoi, et surtout pourquoi maintenant ?

 

Le Tibet, un trésor de matières premières

Pour la Chine, l'importance stratégique du Tibet ne tient pas uniquement à sa situation géographique, qui fait frontière avec l'Inde, le nouvel allié anti-Chinois de Washington en asie. Le Tibet est aussi un trésor de ressources minérales et pétrolières. Le Tibet contient quelques-uns des plus grands gisements d'uranium et de borax du monde, la moitié du lithium mondial, les plus grands gisements de cuivre en Asie, d'énormes gisements de fer, et plus de 80 000 mines d'or. Les forêts tibétaines constituent la plus grande réserve de bois d'œuvre à la disposition de la Chine ; depuis 1980, on estime à 54 milliards de dollars la valeur des arbres  abattus et enlevés par Chine (encore aujourd'hui, un Tibétain peut être arrêté pour avoir pris un arbre). Le Tibet contient également certaines des plus grandes réserves pétrolières de la région (10).

Dans la Région autonome du Tibet, le long de la frontière avec la région autonome du Xinjiang Ouïgour on trouve aussi la grande zone pétrolière et minière du bassin de Qaidam, appelé « bassin aux trésors ». Le bassin dispose de 57 types de ressources minérales différentes, parmi lesquelles des réserves prouvées de pétrole, de gaz naturel, de charbon, de sel, de potassium, de magnésium, de plomb, de zinc et d'or. Ces ressources minérales ont une valeur économique potentielle de 15000 milliards de yuan, soit 1800 milliards de dollars. Les réserves prouvées de potassium, de lithium et de sel du bassin sont les plus importantes de la Chine.

Et comme il est situé, sur le « toit du monde », le Tibet est peut-être le château d'eau le plus précieux de la planète. Le Tibet est la source des sept des plus grands fleuves d'Asie, qui fournissent de l'eau à 2 milliards de personnes. « Celui qui contrôle l'eau du Tibet dispose d'un gigantesque levier géopolitique sur l'ensemble de l'Asie ».

Mais aujourd'hui, pour Washington, le principal intérêt du Tibet  d'être le moyen de déstabiliser et de faire chanter le gouvernement de Pékin.

 

La non-violence de Washington comme forme de la guerre

Les événements survenus au Tibet depuis le 10 mars ont été présentés dans les médias occidentaux, sans trop de souci d'exactitude, ni de vérification par recoupement. La plupart des photos présentées dans les journaux européens et américains et à la télévision n'étaient pas celles des militaires chinois opprimant des lamas tibétains ou des moines. Elles se sont avérées être, dans la plupart des cas pour l'AFP ou Reuters,  des photos montrant des Chinois Han battus par des moines tibétains d'organisations paramilitaires. Parfois, des chaînes de télévision allemandes ont montré des images de violences qui ne provenaient même pas du Tibet, mais qui étaient le fait de la police népalaise à Katmandou (11).

Cette complicité des médias occidentaux montre tout simplement que les actions menées au Tibet font partie d'une  tentative de déstabilisation bien orchestrée de la part de Washington. Ce que peu de gens savent, c'est que le National Endowment for Democracy (NED) a également contribué, avec la mal nommée Albert Einstein Institution [fondée par] Gene Sharp, qui fit intervenir Robert Helvey pour encourager les étudiants qui manifestaient sur la place Tiananmen en juin 1989. L'Albert Einstein Institution, se décrit elle-même comme spécialiste de la « la non-violence comme une forme de guerre » (12).

Le colonel Helvey qui appartenait auparavant à la Defense Intelligence Agency était stationné au Myanmar. Helvey avait formé à Hong Kong des leaders étudiants Pékinois aux techniques de manifestation de masse qui avaient ensuite été utilisés dans lors des troubles de la place Tiananmen de juin 1989. Il est probable qu'aujourd'hui, il agit en qualité de conseiller auprès du Falun Gong pour les mêmes techniques de désobéissance civile. Helvey a pris sa retraite officielle de l'armée en 1991, mais avait commencé à travailler avec l'Albert Einstein Institution et la George Soros' Open Society Foundation bien avant cette date. Dans son rapport annuel 2004 l'Albert Einstein Institution [qui employait Helvey] admettait continuer à fournir du conseil au Tibet (13).

Avec l'émergence de l'Internet et de téléphonie mobile, le Pentagone a affiné une toute nouvelle forme de déstabilisation politique pour déclencher les changements de régimes. Jonathan Mowat, chercheur spécialiste des phénomènes qui se cachent derrière la vague de révolutions colorées explique :

« ...Ce que nous constatons, c'est l'application civile de la doctrine de la « révolution dans les affaires militaires » du Secrétaire Donald Rumsfeld ; basée sur l'action de petits groupes très mobiles, dont le déploiement est  « piloté en temps réel » par le renseignement et les communications. L'application militaire de la doctrine est illustrée par des escouades de soldats qui investissent les quartiers d'une ville à l'aide de "casques intelligents", qui, à l'aide d'écrans vidéo donnent un aperçu instantané de l'environnement. Des bandes de jeunes convergeant sur les intersections ciblées grâce à un dialogue constant par téléphones cellulaires constituent l'application civile de cette même doctrine.

« Ce parallèle ne devrait pas surprendre dans la mesure où l'armée américaine et la National Security Agency ont subventionné le développement de l'Internet, des téléphones cellulaires, et des plates-formes logicielles. Dès leur création, ces technologies ont été étudiées et expérimentées dans le but de leur trouver une utilisation optimale dans un nouveau type de guerre. La « révolution » dans la guerre que ces nouveaux instruments a permise a été poussée à l'extrême par plusieurs spécialistes de la guerre psychologique. Bien que ces militaires utopistes aient travaillé en haut lieu (à la RAND Corporation par exemple) pendant très longtemps, ils n'ont pu prendre la direction de quelques une des structures les plus importantes de l'appareil de commandement militaire américain qu'après la victoire des néo-conservateurs au Pentagone de Donald Rumsfeld » (14).

La politique de Washington a exploité et  raffiné ces techniques de « non-violence révolutionnaire » et la NED a mené toute une série d'opérations « démocratiques » douces, dans le cadre d'une stratégie plus large visant à couper la Chine de ses accès aux réserves extérieures vitales de pétrole et de gaz.

Une citation des années 1970 attribuée au Secrétaire d'Etat d'alors, Henry Kissinger, partisan de la géopolitique britannique dans le contexte américain vient à l'esprit: « Si vous contrôlez le pétrole que vous contrôlez des nations entières... »

La tentative de Washington d'utiliser le Tibet, probablement avec « l'aide » discrète de ses amis britanniques et des autres services de renseignement pro-OTAN, fait partie d'un schéma évident.

Elle comprend les tentatives de Washington pour déstabiliser le Myanmar par une « Révolution safran ». Elle comprend l'effort en cours pour faire entrer les troupes de l'OTAN au Darfour pour bloquer l'accès de la Chine aux importantes ressources stratégique qui existent là-bas et ailleurs en Afrique. Elle comprend des tentatives pour fomenter des troubles en Ouzbékistan, au Kirghizistan et perturber les nouveaux projets vitaux d'oléoducs de la Chine au Kazakhstan. En Asie, l'ancienne grande route commerciale de la soie passe par Tachkent en Ouzbékistan et Almaty au Kazakhstan pour des raisons géographiques claires, dans une région entourée par de grandes chaînes de montagnes. De même que l'encerclement de la Russie permettrait le contrôle des oléoducs entre la Russie et l'Europe occidentale, la Chine, l'Inde et le Moyen-Orient,  le contrôle géopolitique de l'Ouzbékistan, du Kirghizistan, et du Kazakhstan permettrait de contrôler d'éventuels oléoducs entre la Chine et l'Asie centrale, l'Iran, l'Arabie Saoudite et d'autres pays de l'OPEP dont la Chine dépend.

 

Derrière la stratégie d'encerclement de la Chine

Dans ce contexte, une analyse révélatrice du New York Council on Foreign Relations dans le magazine Foreign Affairs de septembre/octobre 1997 et dont l'auteur est Zbigniew Brzezinski mérite d'être cité. Brzezinski, protégé de David Rockefeller et disciple du fondateur de la géopolitique britannique, Sir Halford Mackinder, est aujourd'hui conseiller pour la politique étrangère du candidat à la présidence Barack Obama. En 1997, il écrivait de manière révélatrice :

« L'Eurasie est l'objet essentiel de la politique de la plupart des Etats volontaristes et dynamiques de la planète. Tous les prétendants historiques au pouvoir mondial furent originaires d'Eurasie. La Chine et l'Inde, pays les plus peuplés du monde sont en Eurasie et y aspirent à une hégémonie régionale, de même que tous les challengers politiques ou économiques potentiels à la primauté américaine. Après les États-Unis, les six plus grandes économies et puissances qui dépensent le plus pour la défense sont en Eurasie ; de même que toutes les puissances officiellement nucléaires, sauf une, et que les puissances nucléaires non officielles, sauf une. L'Eurasie représente 75 pour cent de la population mondiale et 60 pour cent de son PNB, et 75 pour cent de ses ressources énergétiques. Collectivement, le potentiel de puissance de l'Eurasie éclipse même celle des Etat-Unis.

L'Eurasie est le supercontinent axial du monde. Une puissance qui dominerait l'Eurasie exercerait une influence déterminante sur deux des trois régions les plus productives économiquement : l'Europe occidentale et l'est de l'Asie. Un coup d'œil sur la carte suggère également qu'un pays qui dominerait l'Eurasie contrôlerait presque automatiquement le Moyen-Orient et l'Afrique. L'Eurasie étant maintenant un échiquier géopolitique décisif, il ne suffit plus d'avoir une politique pour l'Europe et une autre pour l'Asie. La manière dont le pouvoir sera réparti sur la masse continentale eurasienne sera d'une importance décisive pour l'avenir de la primauté mondiale de l'Amérique... » (15) (c'est moi qui souligne - w.e.)

Cette déclaration, rédigée bien avant que les Etats-Unis mènent les bombardements en ex-Yougoslavie, l'occupation militaire en Afghanistan et en Irak, et le soutien de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, montre que les déclarations de Washington sur le thème « débarrasser le monde de la tyrannie » et sur la propagation de la démocratie, doivent être lues dans un contexte quelque peu différent de celui qui est généralement évoqué par George W. Bush et autres.

Il s'agit d'hégémonie mondiale, et pas de démocratie. Il ne faut donc pas s'étonner qu'une puissance comme la Chine ne soit pas convaincue que le fait de donner à Washington une telle puissance soit dans son intérêt national, pas plus que la Russie accepte le fait que si l'OTAN s'engouffre en Ukraine et en Géorgie, et que des missiles américains soient installés aux portes de la Russie « pour défendre les États-Unis contre la menace d'une attaque nucléaire iranienne », ce sera un pas vers la paix.

Les Etats-Unis mènent une déstabilisation au Tibet qui s'inscrit dans le cadre d'une réorientation stratégique d'une importance majeure. Elle arrive au moment où l'économie américaine et le dollar, qui reste la monnaie de réserve mondiale, sont dans la pire crise depuis les années 1930. Il est significatif que l'administration américaine envoie à Pékin un banquier de Wall Street, l'ancien président de Goldman Sachs [et Secrétaire au Trésor] Henry Paulson alors qu'il s'efforce d'embarrasser Pékin avec le Tibet. Washington joue littéralement avec le feu. La Chine a dépassé depuis longtemps le Japon pour la détention de réserves en devises, actuellement de l'ordre de 1500 milliards de dollars, dont la plupart sont investis en titres de la dette du Trésor américain. Paulson sait bien que Pékin, s'il le décidait pourrait mettre le dollar à genoux en vendant sur le marché ne serai-ce qu'une petite partie de la dette des Etats-Unis qu'il détient.

 

Notes:

1 Ex-Nazi, Dalai's tutor Harrer dies at 93, The Times of India, 9 jan 2006, in : http://timesofindia.indiatimes.com/articleshow/msid-1363946,prtpage-1.cms

2 Goodrick-Clarke, Nicholas, Black Sun: Aryan Cults, Esoteric Nazism and the Politics of Identity, New York University Press, 2001, p. 177.

3 Goldner, Colin, Mönchischer Terror auf dem Dach der Welt Teil 1: Die Begeisterung für den Dalaï Lama tibetischen und den Buddhismus, March 26, 2008, excerpted from the book  Dalaï Lama : Fall eines Gottkönigs, Alibri Verlag, new edition to appear April 2008, reproduces in
 
http://www.jungewelt.de/2008/03-27/006.php

4 Parenti, Michael, Friendly Feudalism : The Tibet Myth, June 2007 in www.michaelparenti.org/Tibet.html

5 Mann, Jim, CIA funded covert Tibet exile campain in 1960s, The Age (Australia), Sept. 16, 1998.

6 Ignatius, D., Innocence Abroad : The New World of Spyless Coups, The Washington Post, 22 septembre 1991.

7 Blum, William, The NED and ‘Projet Démocracy', janury 2000, in www.friendsoftibet.org/databank/usdefence/usd5.html

8 Barker, Michael, ‘Democratic Imperialim': Tibet and the National Endowment for Democracy, Global Research, August13, 2007,  http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=6530

9 McGehee, Ralph, Ralph McGehee 's Archives on JFK, CIA opérations in China, Part III, May 2, 1996, in  www.acorn.net/jfkplace/03/RM/RM.china-for.

10 US Tibet, Fifteen things you should know about Tibet and China, in
 
http://ustibetcommittee.org/facts/facts.html

11 Goldner, Colin, Mönchischer Terror auf dem Dach der Welt Teil 2: Krawalle im Vorfeld der Spiele olympique, op cit.

12 Mowat, Jonathan, The new Gladio in action ? Online Journal Mar 19, 2005 in
 
http://onlinejournal.com/artman/publish/printer_308.shtml

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Brzezinski, Zbigniew, A Geostrategy for Eurasia, Foreign Affairs 76:5, Septembre /Octobre 1997.

     
   
   
    Source : F William Engdahl (pdf), www.globalresearch.ca
    Auteur : F William Engdahl
    Traduction :
Opus Incertum
    Date : 5 avril 2008

     
    © F. William Engdahl

    
    William Engdahl, né en 1944, est économiste et écrivain. Il a étudié les sciences politiques à l'université de Princeton et l'économie à l'université de Stockholm. Il publie depuis plus de 30 ans sur les questions énergétiques, la géopolitique et l'économie et intervient dans les conférences internationales. Il est conseiller indépendant pour plusieurs grandes banques d'investissement.
Il a écrit entre autres :
Pétrole, une guerre d'un siècle L'ordre mondial anglo-américain

   
    
     
    
par Admin publié dans : RdP : Géopolitique
commentaires (0)    recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

Aucun commentaire pour cet article

Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus