Vendredi 11 avril 2008
par Loïc Tassé, chargé de cours au département de Science politique de l'Université de Montréal, spécialiste des questions chinoises.
   
   
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Cérium - 8 avril 2008 ]
   
     
    Depuis le début des émeutes au Tibet, l'attention des médias se concentre sur les violations des droits de la personne en Chine, sur la répression au Tibet et sur les Jeux olympiques de Pékin. La crise internationale qui secoue la Chine dépasse ces enjeux, pourtant considérables.
   
    La campagne d'appui au Tibet est en train de replonger les dirigeants chinois dans un cauchemar récurrent dont ils espéraient s'être débarrassé : la crainte de devenir l'ennemi principal des États-Unis et de l'Occident. En apparence, personne ne veut placer la Chine dans cette position. Les dirigeants américains ont besoin du gouvernement chinois pour négocier avec la Corée du Nord, pour neutraliser l'influence des talibans en Afghanistan ou pour freiner le développement de l'armement nucléaire dans le monde. Beaucoup de dirigeants d'entreprises occidentales, qui craignent les effets d'une récession aux États-Unis, considèrent la Chine comme le nouveau moteur de la croissance économique mondiale.
   
    Et pourtant, un véritable courant d'opinion publique contre la Chine ressurgit périodiquement en Occident, avec de plus en plus de force. Au-delà de la question du Tibet et des droits de la personne, le gouvernement chinois est accusé d'espionnage, de dumping, de soutien à des régimes extrémistes, de spoliation des ressources naturelles en Amérique latine et en Afrique, de manipulation de l'information La liste des récriminations est longue. (...)
    
   
Le point de vue chinois
   
    Du point de vue des dirigeants chinois, la campagne médiatique actuelle est orchestrée par ceux qui ont intérêt à transformer la Chine en ennemi numéro un des États-Unis. Le dalaï lama est un artisan parmi d'autres de ce qu'ils perçoivent comme un vaste mouvement de propagande antichinois. Le gouvernement chinois redouble donc d'efforts pour renverser l'opinion publique mondiale. Deux événements très récents, et qui sont à peu près passés inaperçus en Occident, témoignent bien de cette guerre médiatique ainsi que de l'état d'esprit des dirigeants chinois.
   
    Il y a quelques semaines, une vulgaire affaire d'empoisonnement d'une dizaine de Japonais, avec des raviolis fabriqués en Chine, a pris des proportions de crises majeures entre les deux pays concernés. Dans une conférence de presse de près de trois heures, le représentant du gouvernement chinois a accusé à mots couverts des intérêts étrangers de sabotage. L'événement, pourtant banal, a été présenté comme une vaste tentative de déstabilisation du commerce extérieur chinois. Après plusieurs semaines d'enquêtes, les autorités chinoises ont finalement conclu à un acte de sabotage individuel.
   
    Le jour même où ont commencé les émeutes au Tibet, le gouvernement chinois faisait paraître un long réquisitoire qui accusait les États-Unis de violer les droits de la personne. Parmi la liste des droits violés se trouvent les droits de prisonniers à Guantanamo, les droits à l'éducation, à la santé, etc. L'objectif de cette attaque consistait non seulement à publiciser des problèmes de droits aux États-Unis, mais aussi, et surtout, à dénoncer ce que les Chinois perçoivent comme de doubles standards entre eux et les pays occidentaux en matière de droits et libertés.
   
    Les dirigeants chinois ont de bonnes raisons de se méfier de la montée de sentiments antichinois. L'opinion publique américaine est elle-même en train de changer. Un récent sondage Gallup révélait que 14% Américains considérait désormais la Chine leur plus grand ennemi. La Chine se hisse ainsi dans l'opinion publique au troisième rang des pays les plus menaçants, derrière la Corée du Nord et l'Irak.
   
    Plus préoccupant pour les leaders chinois, au début de mars 2008, le Pentagone publiait une étude qui identifiait la Chine comme la seule puissance dont le développement technologique pouvait à terme menacer la suprématie militaire des États-Unis. Selon les auteurs du document, les militaires chinois pensent la guerre non pas seulement en termes d'armements, mais aussi de manière politique, économique, diplomatique et légale. Pour l'armée chinoise, les médias ne seraient qu'un champ de bataille parmi d'autres.
   
    Dans ce contexte, la crise tibétaine ne semble constituer qu'un épisode parmi d'autres pour le contrôle de l'opinion publique. La campagne médiatique anti-chinoise actuelle est déjà parvenue à entacher l'image que le gouvernement chinois veut donner des Jeux de Pékin. Où s'arrêtera-t-elle ? Arrivera-t-elle à influencer les acteurs économiques ? Réussira-t-elle à convaincre les élus des pays démocratiques d'adopter des mesures législatives contre la Chine ? Débouchera-t-elle sur un boycottage mondial de certains produits chinois ?
   
    La faible prise du gouvernement chinois sur l'opinion publique mondiale est un des talons d'Achille de la Chine. Que celle-ci devienne ou non l'ennemi numéro un des États-Unis, il apparaît clairement que l'évolution de l'opinion publique mondiale aura des répercussions immenses sur l'avenir des stratégies politiques, économiques et militaires de l'empire du Milieu. La guerre médiatique a bel et bien commencé.

    
    
    
   Source : Cérium
   Auteur : Loïc Tassé
   Date : 8 avril 2008
   
   © 2008 - Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal

 

   
   

par Admin publié dans : RdP : Chine - Tibet
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