Geoff Dyer, du Financial Times, est l'un des 26 journalistes étrangers qui ont été autorisés à se rendre dans la capitale tibétaine dans le cadre du voyage de
presse organisé par les autorités chinoises. Témoignage.
L'odeur des immeubles en feu flotte toujours dans l'air, deux semaines après les violentes émeutes dans le vieux quartier tibétain de Lhassa, où une succession de magasins et
d'appartements ne sont plus que des ossatures calcinées.
Cette odeur de brûlé n'est qu'un signe parmi d'autres que les violences antichinoises qui ont secoué la vieille capitale du Tibet ont été bien plus violentes, durables et
dommageables que ce que l'on avait pu penser de l'extérieur. Le quartier reste bouclé, d'importantes forces policières et militaires sont postées à tous les coins de rue, et commerces, bars et
restaurants sont fermés. Cette ambiance de zone de guerre qui règne dans le vieux Lhassa offre un contraste saisissant avec l'effervescence de la ville nouvelle, dominée par les Chinois
Hans.
Mercredi 26 mars, les autorités chinoises ont autorisé un petit groupe de journalistes à se rendre à Lhassa pour la première fois depuis les émeutes du 14 mars. Les premières
heures de cette visite, le cortège a pu déambuler librement sans surveillance visible, même si peu de Tibétains étaient par ailleurs disposés à s'exprimer ouvertement sur les manifestations, les
émeutes et la répression qui s'est abattue. Selon des Tibétains en exil, la Chine est parvenue depuis à bloquer le flux des informations sortant du pays. L'atmosphère répressive qui règne dans le
quartier est accentuée par la présence d'importantes troupes militaires qui patrouillent sur les grands axes et effectuent des contrôles d'identité. A l'entrée des nombreuses ruelles du vieux
Lhassa, la police antiémeutes empêche de passer quiconque n'est pas résident.
Si Pékin s'efforce d'attirer l'attention sur la violence des émeutes à Lhassa, les esprits sceptiques cherchent à savoir ce qui s'est passé lors des manifestations pacifiques qui
ont précédé les émeutes. Le fait que les manifestations à Lhassa aient fait boule de neige et entraîné des mouvements de protestation dans de nombreuses autres villes où vivent des Tibétains (au
cours desquelles 130 personnes seraient mortes, affirment des Tibétains en exil) a donné un coup de projecteur malvenu sur la politique menée par la Chine au Tibet.
Les émeutes de Lhassa ont eu lieu dans ce que l'on appelle le quartier tibétain, à l'est du centre-ville, où sont apparus ces dernières années de nombreux commerces tenus par des
Hans venus de Chine. La télévision chinoise a fait des récits terribles de Hans morts dans l'incendie de leur boutique.
Dans ce quartier aujourd'hui désert, il n'est pas une rue qui n'ait un ou plusieurs immeubles calcinés. Sur nombre des édifices ayant survécu aux émeutes, un morceau de soie
blanche avait été attaché aux serrures - manifestement pour que les émeutiers, sachant que le propriétaire était tibétain, épargnent le lieu.
L'un des rares commerces de la zone ouverts ce mercredi soir, une petite épicerie doublée d'une téléboutique, est tenu par un homme de la minorité coréenne de Chine qui dit
s'appeler Jin Chen-man. Nombre de ses voisins, des Hans, ont tout perdu dans les violences d'il y a deux semaines. "Beaucoup vont devoir repartir simplement parce qu'ils n'ont plus les moyens de
payer le loyer", explique le commerçant, venu au départ à Lhassa pour étudier l'art tibétain, avant que sa vue ne se détériore.
Deux enseignants tibétains boivent verre sur verre dans l'un des rares bars en activité, qui d'ailleurs ouvre ce soir ses portes pour la première fois depuis les émeutes. "En
gros, on nous a obligés à rester chez nous", explique l'un des deux hommes.
Ce mercredi soir, tandis que la demi-douzaine de pâtés de maisons du vieux quartier tibétain garde des airs de zone d'hostilités, le commerce reprend déjà ses droits dans la
ville nouvelle à majorité han, dans l'ouest de la capitale.
Dans la boutique Nokia, sur une rue où s'alignent boutiques et restaurants très animés, deux moines bouddhistes en robe safran testent de nouveaux modèles de téléphones
portables. Une image qui ne rassurera pas les autorités chinoises : c'est d'abord par les portables qu'a circulé le mot d'ordre des manifestations de la mi-mars.