Jeudi 13 mars 2008

 

 [ Contre Info - 9 mars 2008 ]

   

L’inégalité croissante dans la distribution des revenus qui a suivi l’abandon du modèle Keynésien a concentré une richesse inutile dans quelques mains, tout en réduisant les débouchés de la production en privant de revenu le plus grand nombre. Un temps comblé par l’apport du crédit - qui permet aux uns de faire payer une seconde fois ce qu’ils ont pris aux autres, ce déséquilibre structurel est intenable à long terme et mène à la crise. Dans ce texte de 1951, Marriner Eccles, qui fut directeur de la Fed de 1934 à 1948, analyse les circonstances qui ont mené à la grande dépression de 1929. Elles sont singulièrement semblables à la situation actuelle.

   

Par Marriner S. Eccles in Beckoning Frontiers (New York, Alfred A. Knopf, 1951)

   

    De la même manière que la production de masse doit s’accompagner d’une consommation de masse, cette dernière implique une distribution des richesses - non pas de celles déjà existantes, mais de celles produites - permettant d’assurer aux hommes un pouvoir d’achat équivalent au montant de biens et services offerts par la machinerie économique des nations.

    Au lieu de réaliser pareille distribution, une succion gigantesque est intervenue en 1929-1930 qui a attiré entre quelques mains une proportion croissante de la richesse produite. Ce phénomène a profité à ces derniers, qui ont accumulé du capital. Mais en retirant le pouvoir d’achat des mains de la masse des consommateurs, les épargnants se sont eux-mêmes privés du type de demande effective de biens propre à justifier un réinvestissement de leur capital accumulé dans la construction de nouvelles usines.

    En conséquence, comme dans un jeu de poker où les jetons se concentrent entre un nombre de mains toujours plus réduit, les autres participants ne peuvent rester en lice qu’en empruntant. Lorsque le crédit de ces derniers s’épuise, le jeu ne peut qu’être arrêté.

    C’est ce qui nous est arrivé durant les années 1920. Nous avions alors maintenu de hauts niveaux d’emploi grâce à une expansion exceptionnelle du crédit extérieur au système bancaire. Cet crédit était financée par la forte croissance des économies des entreprises ainsi que par celles des individus, spécialement dans les groupes à fort revenu, assujettis à des taxes relativement basses. La dette privée extérieure au système bancaire a crû alors d’environ 50 %.

    Cette dette, à laquelle correspondait de hauts taux d’intérêts, a essentiellement pris la forme de crédits hypothécaires sur le logement, sur les bureaux et sur les structures hôtelières, de prêts à tempérament aux consommateurs, d’avances sur titres et de dette extérieure. La stimulation des dépenses par la création de dettes de ce type constituait une démarche à courte vue et ne pouvait permettre d’espérer le maintien de hauts niveaux d’emploi à long terme.

    Une meilleure distribution de la richesse créée au sein du produit national - en d’autres termes, une moindre épargne des entreprises et groupes sociaux aux plus hauts revenus et un revenu plus élevé des ménages les plus modestes - aurait davantage stabilisé notre économie.

    Par exemple, si les six milliards de dollars alloués par les entreprises et les individus fortunés à la spéculation boursière avaient été distribués sous formes de réduction de prix ou d’augmentation de salaires et d’un profit moindre des entreprises et des personnes aisées, l’effondrement économique initié en 1929 aurait pu largement être évité ou limité dans sa portée.

    Le temps vint où la réserve de jetons de poker à prêter s’épuisa. Les débiteurs furent alors contraints de contenir leur consommation afin de dégager des fonds pour apurer leur dette préexistante. S’ensuivit naturellement une réduction de la demande de biens de toutes sortes et ce qui est apparu comme une surproduction mais qui n’était en fait qu’une sous-consommation, pour peu que l’on adopte le point de vue du monde réel et non celui de l’argent. Ce dernier évènement provoqua à son tour une chute des prix et de l’emploi. La hausse du chômage vint conforter le recul de la consommation de biens, ce qui aggrava encore le chômage, bouclant ainsi la boucle d’un déclin continu des prix. Les gains commencèrent à disparaître, rendant nécessaire la réalisation d’économies tous azimuts, tant en termes de salaire que de temps de travail.

    Là encore le cercle vicieux de la déflation était bouclé, au point qu’un tiers de la population globale se trouve sans emploi, tandis que le revenu national était amputé de 50 % et que le fardeau de la dette atteignait des niveaux inédits, non en dollars, mais en termes de valeur courante et de revenus représentant la solvabilité réelle.

    Les charges fixes telles que les taxes, les tarifs ferroviaires et d’autres infrastructures, les assurances et les charges d’intérêt, se maintinrent au niveau de 1929 et leur paiement représentait une telle part du revenu national que le montant subsistant pour la consommation de biens ne permettait pas à la population de subvenir à ses besoins.

    Il s’agit là de ma lecture des mécanismes à l’œuvre lors de la dépression.

   

    Source : Contre Info, d'après Robert Reich
    Auteur : Marriner Eccles (1951), traduction Louis Stella pour Contre Info
    Date : 9 mars 2008

    

  

par Admin publié dans : Revue de presse
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