Mardi 4 mars 2008

 

  
    Quid du théâtre comique dans une civilisation qui a décidé de se fonder sur le respect de la différence ? Par tradition, le comique a toujours spéculé sur l’estropié, l’aveugle, le bègue, le nain, l’obèse, l’idiot, le déviant, la profession jugée infâmante ou l’ethnie tenue pour inférieure.

    Eh bien, tout cela est devenu un tabou. Aujourd’hui, ne vous risquez plus à imiter un inoffensif paria, c’est une vexation ; quant à Molière himself, il ne pourrait plus ironiser sur les médecins sans provoquer aussitôt le tollé de la corporation entière, liguée contre ces allégations diffamatoires. Plus question de déguster un « nègre en chemise » ni de parler « petit nègre » à une « tête de Turc » qui serait « saoul comme un Polonais ».

    Aussi, la satire télévisée risquait-elle de n’avoir plus pour objet que d’autres émissions télé : par une sorte d’accord tacite entre chaînes, chaque programme semblait n’être conçu que pour inspirer la satire de l’autre et le seul comique autorisé devenait celui du zapping. Ou alors ― puisque ce sont traditionnellement les groupes se sentant forts qui osent se moquer d’eux-mêmes ― l’autoflagellation était en passe d’être la manifestation du pouvoir. Résultat, la pratique du comique dressait une nouvelle barrière de classe : si jadis, on reconnaissait les maîtres à ce qu’ils se permettaient de brocarder les esclaves, aujourd’hui, ce serait les esclaves que l’on reconnaîtrait comme ayant seuls le droit de railler les maîtres.

    Mais, on a beau ridiculiser le nez de De Gaulle, les rides d’Agnelli ou les canines de Mitterrand, on pressent que ces derniers resteront toujours plus puissants que ceux qui les moquent ; or le comique est cruel, impitoyable par vocation, il veut un idiot du village qui soit vraiment débile, afin que, riant de lui, nous puisions affirmer notre supériorité sur son incurable déficience.

    Il fallait une solution, on la trouva. Impossible de caricature l’idiot du village, ce serait antidémocratique. Soit. En revanche, il est tout à fait démocratique de lui donner la parole, de l’inviter à se présenter lui-même, en direct (ou à la première personne, ainsi que disent justement les idiots du village). Comme dans les vrais villages, on saute la médiation de la représentation artistique. On ne rit pas de l’auteur qui imite l’ivrogne, on paie directement à boire à l’alcoolo et on rit de sa dépravation.

    Le tour est joué. Il suffisait de se rappeler qu’entre autres éminentes qualités, l’idiot du village est exhibitionniste, mais surtout que nombreux sont ceux qui, pour satisfaire leur propre exhibitionnisme, sont prêts à endosser le rôle d’idiot du village. Jadis, si en pleine crise conjugale, un étranger avait étalé au grand jour leurs lamentables querelles, les époux auraient intenté un procès en diffamation, au nom du bon vieux dicton qui veut qu’on lave son linge sale en famille. Mais lorsque le couple en vient à accepter, voire à solliciter la faveur de représenter en public sa sordide histoire, qui a encore le droit de parler de morale ?

    Et voici l’admirable inversion de paradigme à laquelle nous assistons : exit le personnage du comique brocardant le débile inoffensif, starisation du débile en personne, tout heureux d’exhiber sa propre débilité. Tout le monde est content : le gogol qui s’affiche, la chaîne qui fait du spectacle sans avoir à rétribuer un acteur, et nous qui pouvons à nouveau rire de la stupidité d’autrui, en satisfaisant notre sadisme.

    Nos écrans pullulent désormais d’analphabètes fiers de leur baragouin, d’homosexuels se plaisant à traiter de « vieille pédale » leurs homologues, d’ensorceleuses sur le retour arborant leurs charmes décatis, de chanteurs experts en couacs, de bas-bleus affirmant « l’oblitération palingénésique du subconscient humain », de cocus contents, de savants fous, de génies incompris, d’écrivains publiant à compte d’auteur, de journalistes donnant des baffes et de journalistes les recevant, heureux de penser que l’épicier du coin en parlera le lendemain.

    Si l’idiot du village s’exhibe en jubilant, nous pouvons rire sans remords. Rire du débile est redevenu « politically correct ».

 
1992
Umberto Eco
Comment voyager avec un saumon - Extraits 
(Traduit de l’Italien par Myriem Bouzaher)
Le Livre de Poche

   

  

par Admin publié dans : Détente
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