Opus Incertum le blog
Petite revue de la Toile et des médias
[ Courrier International - 21 septembre 2006 ]
Délinquance, crime, meurtre : les jeunes Africains-Américains sont de plus en plus violents, surtout à l’égard des leurs. Une dérive qu’un chroniqueur noir du New York Times estime très alarmante.
L’autre jour à Manhattan, je regardais un kiosque à journaux quand je suis tombé sur un magazine intitulé Felon [Criminel]. C’était le numéro “Halte aux balances”, et la première lettre à la rédaction commençait par “Yo, salut Felon !” Une autre lettre était signée “Ton nègre John-Jay”, lequel était par ailleurs assez aimable pour écrire : “A mes femelles ! j’vous aime toutes.”
Je suis tombé par la suite sur un magazine intitulé FEDS, qui affiche au nombre de ses thèmes : “Taulards”, “Voyous des rues”. La couverture portait le titre “Halte aux balances”. Un autre titre proclamait : “Une dizaine de meurtres, des centaines de kilos de coke et personne ne dénonce”.
Ce sont là les symptômes d’une maladie culturelle déprimante, voire mortelle, qui s’est répandue librement dans la majeure partie de l’Amérique noire. Les personnes atteintes ne dénoncent pas les délinquants, se marient rarement, abandonnent souvent leurs enfants, s’appliquent les qualificatifs les plus vils (“nègre”, “pute”, etc.), ne cessent de faire des allers et retours entre le monde extérieur et la prison, et tombent en général dans l’irresponsabilité et l’avilissement le plus profond.
Dans son nouveau livre, Enough [ça suffit !], le journaliste Juan Williams passe en revue tous les problèmes affectant les Noirs américains. Il
donne un aperçu de l’obsession de la délation qu’ont ces gangs, dealers et autres racailles, sans parler des auteurs des magazines de gangsters qui s’adressent à eux.
“En octobre 2002, écrit Williams, l’enfer provoqué par la criminalité dans la communauté noire a craché ses flammes à Baltimore. Une femme noire mère de cinq enfants témoigne contre un dealer du
nord-est de la ville. Le lendemain, on jette un cocktail Molotov dans sa maison. Elle réussit à éteindre le feu. Deux semaines plus tard, à 2 heures du matin, alors que la famille dort, la maison
est à nouveau incendiée. Cette fois-ci, le dealer a enfoncé la porte d’entrée et a pris soin de verser de l’essence sur l’escalier, qui est la seule issue pour les gens endormis dans les chambres
du premier et du deuxième étages. Angela Dawson, 36 ans, et ses cinq enfants, âgés de 9 à 14 ans, meurent dans les flammes. Carnell, son mari, 43 ans, saute du premier étage. Il est gravement
brûlé et meurt quelques jours plus tard.”
Si des Blancs faisaient aux Noirs ce que les Noirs se font entre eux, il y aurait des émeutes d’un bout à l’autre du pays. Comme l’écrit Williams, “il s’est passé quelque chose de terrible”. A quel moment la fière tradition des WEB DuBois [grand intellectuel militant], Harriet Tubman [lmilitante abolitionniste], Mary McLeod Bethune [apôtre de l’éducation], Louis Armstrong, Billie Holiday, Duke Ellington, Martin Luther King a-t-elle cédé la place aux magazines de gangsters et à leurs campagnes pour empêcher les citoyens de dénoncer les voyous ?
Les gamins voient la prison comme un rite de passage
Juan Williams explique lors d’un entretien : “Beaucoup de choses montrent qu’il y a une crise dans la communauté. Regardez le nombre énorme de jeunes – surtout de garçons – qui ne terminent pas leur scolarité ; ou le nombre de naissances hors mariage, qui est vraiment inquiétant ; ou le taux d’incarcération. Quand on entend des gamins affirmer que la prison est ‘un rite de passage’ ou qu’ils accusent les jeunes de travailler à l’école, de ‘frimer’ ou de vouloir ‘faire comme les Blancs’, on est devant une culture de l’échec. Ce genre de discours freine ceux qui essaient d’avancer. Ils entraînent les gens vers le fond.”
Ça suffit ! clame Williams. Son livre appelle une nouvelle génération de leaders noirs à combler le vide laissé à tous les niveaux par ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont renoncé à lutter et à décider eux-mêmes de leur vie. Ce vide a provoqué une épidémie de comportements autodestructeurs.
Williams ne conteste pas un instant les effets dévastateurs du racisme, mais celui-ci n’est pas le même qu’il y a un demi-siècle. C’est désormais aux Noirs eux-mêmes de saisir leur chance, de profiter des possibilités qui leur sont offertes pour réussir leurs études et leur carrière, de former des familles fortes qui permettent aux enfants de se développer et de créer un environnement culturel qui rejette le crime, l’ignorance et l’autoabaissement.
Les Noirs qui réussissent sont plus nombreux que jamais. Mais il y en a encore trop, en particulier chez les jeunes, qui sont coincés entre échec et déchéance. Il faut que ça change. Ça suffit !
Note : FELON [criminel] est aussi l’acronyme de From Every Level Of Neighborhood [De tous les coins du quartier]. Le titre FEDS fait allusion aux agents fédéraux du FBI, c’est également l’acronyme de Finally Every Dimension of the Streets [Enfin tous les aspects de la rue]. Quant au magazine Don Diva, son titre est une contraction de l’expression argotique “dons and divas”, où le terme dons fait référence aux gangsters et divas à leurs copines.
Source : Courrier
International, d'après The New York Times
Auteur : Bob Herbert
Date : 3 septembre 2006
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