Opus Incertum le blog
Petite revue de la Toile et des médias
[ Infoguerre - 25 février 2008 ]
En tant que clé de voute du renseignement américain, la CIA a souvent dû faire face à de nombreuses contradictions depuis sa création en 1947: l'Agence a souvent été au cœur des débats dans des moments délicats de gestion de crises ; elle a été instrumentalisée dans la guerre contre le terrorisme engagée par l’administration Bush, celle-ci s’appuyant sur des rapports semble-t-il fournis par la Company pour justifier l’existence d’Armes de Destruction Massive (ADM) justifiant l'engagement en Irak. L’ancien directeur de la CIA a, a cette occasion, été sommé de se placer derrière le secrétaire à la Défense Rumsfeld lors de son discours à l’ONU précédant la 2ème Guerre du Golfe, confirmant implicitement ses assertions sur la dangerosité de Saddam Hussein.
Le poste de directeur de la CIA est éminemment politique. Ce dernier est nommé par le Président, qui considère la CIA comme une « troisième voie, entre la diplomatie et l’utilisation de l’armée, une continuation de la guerre par d’autres moyens »[1]. L’agence doit ainsi souvent « jongler » entre sa mission première qui est de protéger un Etat et un système, et des digressions, comme protéger le gouvernement en place contre ses adversaires politiques. La Centrale, placée au beau milieu du tourment, peut parfois se sentir écartelée entre ces différentes exigences : en décembre 2005, des officiers de la CIA n’ont pas hésité à contredire les déclarations publiques de leur chef, lorsqu’ils furent amenés à s’expliquer devant la Cour sur les centres de détention et certaines techniques d’interrogatoires qualifiées de « musclées »[2]. Ils ont donc confirmé l’existence d’un ordre présidentiel autorisant la pratique de la torture, et infirmé le fait de l’avoir effectivement pratiquée. Or, il s’avère qu’en 2008, la CIA a reconnu avoir pratiqué le « waterboarding », technique consistant en la simulation de noyades afin de soutirer des affirmations, depuis 3 ans, et avoir détruit des vidéos datant de 2002 montrant des officiers de la CIA pratiquant ce type d’interrogatoires[3]. Cependant, le New York Times affirme que le général Hayden, directeur de la CIA, affirme que « la technique consistant en un simulacre de noyade n’a pas été utilisé depuis 2003 »[4]. La machine est donc bien huilée : Phase 1 - Pratiquer ; Phase 2 – Détruire les preuves ; Phase 3 – Déni ; Phase 4 – Avouer, ceci lorsqu’il n’est plus possible de nier, afin, entre autres, d’induire le fait qu’on ne pratique plus.
A l’ère du « tout technologique », la CIA doit faire face à une autre contradiction, dont l’impact est encore difficilement visible et calculable. La mission première qui lui a été confié depuis 2001 est de détruire l’altérité au lieu d’essayer de la pacifier. A grands renforts d’augmentations de budget et d’investissements dans la technologie de pointe, elle s’appauvrit donc dans ce qui est le cœur du renseignement, le ROEM (ou Renseignement d’Origine Humaine). L’humain est en effet le système le plus faillible dans le renseignement, et donc potentiellement la source d’information le plus importante. En sacrifiant les investissements dans la formation au renseignement humain, échiquier le plus faible des services américains, la CIA doit donc s’approvisionner en renseignements auprès de pays plus ou moins alliés, come ce fut le cas avec les services de sécurité saoudiens. James Risen du New York Times décrit donc dans son livre « Etat de Guerre » comment la CIA était dépendante des Saoudiens, en liaison avec la famille Ben Laden, pour obtenir des informations sur Oussama Ben Laden. Dans les opérations clandestines, la CIA se livre a un ballet inquiétant, qui consiste en une stratégie d’attaques indirectes afin de déstabiliser l’adversaire commun. Lors de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, la CIA a créé des camps, entraîné, et fourni en armement les dissidents talibans et islamistes régionaux, contribuant à l’embourbement des soviétiques dans une guerre sans fin, à l’image du Vietnam. Quelques années plus tard, les mêmes islamistes radicaux, rompus aux techniques de guérillas par la CIA, lancèrent deux avions de ligne contre le World Trade Center, et mènent un harcèlement incessant des troupes occidentales aussi bien à Kaboul qu’en Irak mais aussi dans tout le Moyen-Orient. Quelles leçons ont été tirées de cette expérience ?
A la fin des années 90, la CIA soutient financièrement et logistiquement les séparatistes albanais dans leur guerre d’insurrection contre la Serbie. Zoran Stijovic écrit récemment dans son livre que « quelques années avant le début des bombardements de l’OTAN au Kosovo, la CIA avait le contrôle du groupe terroriste KLA/UCK », la Kosovo Liberation Army. Un article de l’hebdomadaire moscovite Rosiyskaya Gazeta attise les braises et sous couvert d’investigations, dénonce le fait que le Camp Bondsteel, dans le sud de la province serbe de Metohija, semble produire de l’héroïne, comme le démontre Michel Chossudovsky, Professeur d’Economies à l’Université d’Ottawa et Directeur du Center for Research on Globalization [5]. « L’Albanie est la plaque tournante de l’entrée d’héroïne en Europe occidentale. Soixante quinze pour cent de l’héroïne entrant en Europe de l’Ouest vient de Turquie et transite par les Balkans. L’Agence Fédérale Allemande contre la Crime estime qu’en tant que groupe ethnique, les Albanais sont maintenant le group le plus important dans la distribution d’héroïne dans les pays occidentaux ». La vente de l’héroïne permet ainsi au KLA de se fournir en armes pour mener son combat.
Les affaires les plus sombres de la CIA ces dernières décennies impliquaient aussi des drogues et le financement de groupes terroristes à travers le blanchiment d’argent de la drogue (comme en Haiti, ou en Amérique du Sud). Ainsi que l’importation d’héroïne et sa diffusion dans les communautés noires dans les années 60-70 ou la création et les tests du LSD sur des Américains à leur insu ou des prisonniers de guerre coréens. En tentant de détruire indirectement l’altérité, instrumentalisant divers groupes dissidents, la CIA joue donc avec le feu, et prend le risque de se brûler. Les tentatives de destruction de l’altérité semblent donc donner lieu à la création de nouvelles menaces.
1- Franck Daninos, CIA Une histoire politique, 1947-2007, Tallandier, 2007
2- http://www.stallman.org/archives/2005-nov-feb.html
3- Le Monde, édition du 11décembre 2007, Un ancien agent de la CIA parle des techniques d'interrogatoires musclées
4- Annual Threat Assesment of the Director of National Intelligence, New York TImes, 6 février 2008
5- http://www.globalresearch.ca/index.php?conexte=va&aid=7996
Source : Infoguerre
Auteur : Alain Caussieu
Date : 25 février 2008
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