Opus Incertum le blog
Petite revue de la Toile et des médias
[ Agoravox - 22 février 2008 ]
L’Iran a inauguré le 17 février dernier une Bourse au pétrole située sur l’île de Kish, dans le golfe Persique. Dans sa phase préliminaire actuelle, cette Bourse autorise les opérations à terme sur pétrole, mais, par la suite, c’est tout le spectre des opérations propres à tout marché boursier qui pourra y être traité. Une plate-forme internet permettra ainsi de relier un vendeur à un acheteur sans que la présence d’un quelconque intermédiaire financier (banque ou courtier) ne soit nécessaire, contribuant à une réduction de la volatilité des prix et à l’augmentation des marges pour les deux parties en présence... Le traitement de ces opérations se fera dans un panier de devises - comme le riyal saoudien et le rouble russe - où l’euro occupera une place déterminante.
Effectivement, après avoir annoncé en mars 2007 qu’elle réduirait de 20 % ses réserves monétaires en dollars en réponse à l’hostilité de l’administration américaine, l’Iran a cessé dès le mois de décembre 2007 d’accepter le billet vert en contrepartie de ses ventes de pétrole. Ainsi, à partir de l’été 2007, le Japon a-t-il commencé à régler ses importations de pétrole iranien en yens... Il est clair qu’avec 68 % des échanges pétroliers qui sont libellés en dollars et eu égard à l’importance toute relative de l’Iran qui ne compte que pour 5 % dans ces échanges mondiaux, l’impact initial de cette Bourse ne sera pas phénoménal. De plus, il semble que les "majors" ne s’y précipiteront pas d’emblée car la stabilité politique est un préalable incontournable au succès d’un tel centre d’échanges sur le pétrole. Enfin, c’est du fait de la position prépondérante des Etats-Unis dans le commerce mondial que la devise américaine est la monnaie dominante dans le commerce du pétrole. La volonté seule d’un pays comme l’Iran ne suffira pas à détrôner le dollar et, à cet effet, c’est principalement la volonté des grosses compagnies pétrolières et des grands pays exportateurs de privilégier l’euro qui pourrait donner le coup fatal au billet vert... Cette nouvelle, passée inaperçue en Europe et aux Etats-Unis, a néanmoins des implications majeures.
Ainsi, le Venezuela - pays exportateur qui compte et qui a fortement resserré ses liens avec la République islamique - a-t-il déjà manifesté son intention d’être actif sur la Bourse de Kish, rejoint en cela par de grands pays consommateurs de pétrole comme la Chine et l’Inde. Ces deux pays ont régulièrement exprimé avec la Russie leur soutien au programme nucléaire civil de l’Iran. Le remplacement du dollar par l’euro comme instrument de paiement des factures pétrolières est certes une question complexe, mais précipitera à coup sûr les Etats-Unis dans une dépression cataclysmique encore plus douloureuse que celle des années 1930 ! Cette arme, si elle devait être utilisée efficacement pas les Iraniens, pourrait se révéler plus dangereuse encore que l’arme nucléaire. Sans négliger le fait qu’elle permettrait à l’Iran de contourner habilement toutes futures sanctions onusiennes par le biais d’un afflux constant de devises grâce à cette Bourse.
Cependant, cette Bourse pourrait bien menacer jusqu’à l’existence même du régime iranien car les Etats-Unis n’hésiteront pas à attaquer militairement la République islamique si l’hégémonie de leur monnaie devait être menacée. Avons-nous oublié qu’en 2002 la guerre contre l’Irak a eu lieu quelque six mois seulement après que Saddam Hussein a décidé d’exclure le dollar comme devise de paiement dans le cadre du programme "Pétrole contre nourriture" ? Considérée au départ avec moquerie, cette exigence de Saddam de recevoir des euros en lieu et place du dollar pour ses exportations de pétrole a été prise très au sérieux par l’administration américaine dès lors que d’autres pays se sont mis à réfléchir à ce changement de monnaie. La seconde guerre d’Irak a-t-elle été motivée par l’éradication d’armes de destruction massives, par la défense des droits de l’homme et l’établissement d’une démocratie en Irak, par la mainmise sur les champs pétroliers irakiens ou par la défense de la suprématie du dollar et donc des Etats-Unis... ? Cette expédition punitive n’avait-elle pas eu pour but principal de servir de "leçon" à tout autre pays qui chercherait à recevoir une devise autre que le dollar pour ses exportations de pétrole ? En effet, le remplacement progressif du dollar représentait une menace bien plus sérieuse pour les Etats-Unis que Saddam Hussein... Le système pétrodollars n’est pas différent de l’antique étalon Or. En effet, la valeur du dollar est tout simplement adossée, justifiée par une denrée vitale à toute économie et ce quel que soit son degré d’industrialisation : le pétrole. Or, comment les Etats-Unis financeront-ils leurs déficits gigantesques dès lors que leur monnaie aura dégringolé de la première marche du podium ?
Un tel changement de monnaie conforterait bien sûr l’Europe qui n’aurait plus à acheter en permanence une devise - dont la valeur ne cesse de baisser - pour régler ses importations pétrolières. De plus, l’euro se verrait simultanément conféré le statut de première devise de réserve mondiale avec tous les avantages inhérents à cette position. Le Japon et la Chine ont déjà exprimé leur intérêt de régler de plus en plus leurs achats de pétrole en euros car ils pourront ainsi diversifier de plus en plus leurs immenses réserves monétaires au détriment d’un dollar dont la valeur ne fait que décroître. Ainsi, un tiers de leurs réserves serait maintenu en dollar, un autre tiers, non renouvelable, serait utilisé pour payer une partie de leurs importations et le tiers résiduel serait tout simplement vendu sur le marché contre d’autres devises dont l’euro. Il n’est pas jusqu’aux pays arabes qui ne seraient soulagés d’un tel changement de monnaie car le trillion de dollars investi par ces pays aux Etats-Unis ne cesse de se dévaloriser, surtout après la baisse de taux américaine de 125 points en quelques jours, baisse ayant contribué à fragiliser encore plus les marchés boursiers et obligataires américains dans lesquels les Arabes sont lourdement investis. De plus, ces pays, dont la politique monétaire est indexée à celle en vigueur aux Etats-Unis, doivent affronter une menace encore plus sérieuse car l’inflation y est galopante du fait des baisses de taux d’intérêt pratiquées chez eux afin de s’aligner sur le grand frère américain. Ce taux d’inflation atteint son plus haut niveau depuis seize ans en Arabie saoudite, depuis dix-neuf ans aux Emirats où le prix des propriétés commerciales a doublé depuis début 2007 ! Ces pays qui redoutent par-dessus tout les tensions sociales ont dû procéder à des réévaluations massives (jusqu’à 70 % !) du salaire de leurs fonctionnaires et un pays comme Dubaï s’est vu contraint d’augmenter substantiellement sa main-d’oeuvre immigrée qui - fait sans précédent - avait manifesté dans les rues ! Enfin, last but not least, la Russie serait également tout heureuse de se délester d’une grande partie de ses dollars.
De la Grèce antique à Rome, de l’Empire ottoman à l’Empire britannique, aucun empire n’a pu se maintenir sans la taxation et les prélèvements imposés aux pays subissant son occupation. C’est de cet assujettissement que l’occupant a tiré sa prospérité économique et donc l’expansion de ses forces militaires car, pendant qu’une partie de ces revenus contribuait à améliorer les conditions économiques de l’empire, l’autre portion renforçait un pouvoir militaire indispensable à la levée des impôts. Cette taxation prélevée par les empires a toujours été directe et a revêtu diverses formes allant de métaux considérés monnaie fiduciaire comme l’or et l’argent aux récoltes agricoles en passant par esclaves et bétail... C’est au XXe siècle, pour la première fois dans l’histoire mondiale, qu’un empire - l’américain - a pu prélever une taxation indirecte, à travers l’inflation ! Ce nouvel empire n’a assujetti les autres pays dans sa mouvance à aucune charge directe, mais leur a plutôt distribué sa propre monnaie fiduciaire, le dollar, en échange de biens... Ainsi lui était-il facile de faire monter ou baisser à son gré la valeur de sa monnaie afin de se procurer toutes sortes de marchandises à moindre coût ou de vendre d’autres marchandises à un prix plus élevé, le différentiel étant la taxe prélevée par l’empire.
L’économie américaine a commencé à dominer l’économie mondiale au début du XXe siècle. A cette époque, régnait l’étalon Or qui consistait à échanger toujours le même poids de métal jaune contre du dollar de telle sorte que la valeur de la devise américaine était fixe, le dollar ne pouvant fluctuer ni à la hausse ni à la baisse. La Grande Dépression, précédée d’un fort taux d’inflation de 1921 à 1929, a sonné le glas de l’étalon Or. En effet, la planche à billets qui tournait à pleine vapeur du fait de cette inflation et de l’aggravation des déficits publics rendait impossible le maintien d’un même poids d’or en garantie d’un dollar. Aussi, en 1932, le président Roosevelt abandonnait-il la convertibilité automatique entre l’or et le dollar. Toutefois, et jusqu’en 1932, les Etats-Unis, bien que puissance économique dominante, ne peuvent être considérés comme un empire car la valeur fixe du dollar par rapport à l’or ne leur permettait d’extraire aucun bénéfice monétaire de leurs échanges commerciaux. C’est à Bretton Woods en 1945 qu’est vraiment né l’Empire américain car les accords portant ce nom stipulaient que le billet vert ne serait plus convertible contre de l’or que pour les Etats étrangers, ce qui consacrait le dollar comme monnaie de réserve mondiale par excellence. De fait, les Etats-Unis avaient accumulé durant la Seconde Guerre mondiale des réserves d’or gigantesques car ils demandaient à leurs alliés de les payer en métal jaune lors de toute livraison de biens ou d’armes. Cet empire n’aurait pu être édifié si, suite à Bretton Woods, les dollars en circulation l’avaient été en quantité limitée de telle sorte que ces dollars en circulation puissent toujours être contrebalancés par les réserves d’or de la Banque centrale américaine. Bien au contraire, la politique impérialiste des Etats-Unis au Vietnam et la "Great Society" du président Johnson contraignaient à imprimer toujours plus de dollars utilisés pour acheter des biens et services à l’étranger, sans la perspective que cette monnaie reste stable et autorise ces fournisseurs étrangers à racheter aux Etats-Unis des biens à un prix équivalent... Ainsi, la quantité de plus en plus importante de dollars détenus par l’étranger aboutissait à un déficit commercial qui allait en s’aggravant et qui ne reflétait rien d’autre que cette fameuse taxe inflationniste que les Etats-Unis imposaient à leurs partenaires commerciaux étrangers ! Quand, à l’orée des années 70, ces détenteurs de billets verts demandèrent la conversion de leurs dollars en or, le gouvernement américain se mit en défaut de paiement un 15 août 1971, admettant implicitement sa banqueroute. En réalité, ce défaut de paiement doit être interprété comme une action typiquement impérialiste car les Etats-Unis ont dès lors affiché leur intention de ne plus restituer la quantité énorme de marchandises prélevée sur l’étranger et qui devait dès lors être assimilée à une "taxation" de pays et d’entreprises étrangères impuissants à lutter contre ce système. A partir de ce moment, les Américains, afin de pérenniser leur empire et afin de poursuivre cette taxation, n’eurent pas d’autre choix que de continuer à payer leurs factures dans une monnaie qui ne cessait de se déprécier, forçant ainsi les Etats étrangers à accumuler des dollars dont la valorisation déclinait progressivement. Néanmoins, les Etats-Unis devaient fournir à ces détenteurs étrangers de dollars une raison de les conserver et cette raison fut fournie quand, en 1972-1973, ils conclurent un pacte avec la famille régnante saoudienne Al Saoud, pacte prévoyant la protection de cette famille en contrepartie de ventes pétrolières saoudiennes exclusivement libellées en dollars ! Le reste de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole ayant emboîté le pas à l’Arabie saoudite, le monde disposait de facto d’une raison majeure de continuer à détenir ses dollars. De plus, comme la consommation pétrolière allait crescendo en même temps que les prix du pétrole, la demande en dollars ne faisait que s’accélérer. Certes, la devise américaine n’était plus convertible contre l’or, mais elle l’était à présent contre l’or noir... Ainsi, les Etats-Unis poursuivaient leur taxation de l’étranger car, tant que le dollar servirait de monnaie de référence aux échanges pétroliers, le monde se devait d’accumuler des quantités toujours plus importantes de cette monnaie afin de payer sa facture pétrolière. La survie de l’Empire américain était donc étroitement conditionnée à la vente de pétrole libellée en dollars et quiconque exprimerait des velléités de changer ce statut quo devait être convaincu du contraire, d’une manière ou d’une autre...
Les détracteurs du président George W. Bush l’ont souvent accusé de conduire la guerre en Irak dans le but de s’emparer de ses champs pétroliers. Pourtant, il n’avait pas vraiment besoin de provoquer une guerre pour mettre la main sur ce pétrole car les Etats-Unis auraient tout simplement pu imprimer encore plus de dollars pour acheter ce pétrole irakien. L’Histoire enseigne que les empires font la guerre pour deux raisons et deux seules, pour se défendre ou pour tirer profit de cette guerre, faute de quoi une guerre pompe trop les ressources économiques de l’empire précipitant ainsi sa débâcle. Ainsi, les avantages économiques d’une guerre se doivent-ils de compenser largement les coûts militaires et sociaux. M. Bush n’a pas fait la guerre en Irak pour s’emparer de son pétrole car cela n’en valait pas la peine, il l’a faite pour défendre son empire. Du reste, deux mois après l’invasion irakienne, le programme "Pétrole contre nourriture" était suspendu et le pétrole irakien ne pouvait plus être échangé que contre du dollar ! La suprématie du billet vert était ainsi - une fois de plus - rétablie et le président Bush pouvait descendre victorieusement d’un avion de chasse déclarant "mission accomplie". Il avait effectivement défendu avec succès le dollar et, ce faisant, l’Empire américain.
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