Opus Incertum le blog
Petite revue de la Toile et des médias
[ En Temps Réel - Février 2006
]
Les passions françaises face à la société américaine sont vives et contradictoires.
Pour certains, là-bas, ascenseur social et croissance vont de pair, faisant bénéficier tout un chacun d’un surcroît de richesse ; tant mieux si les riches deviennent encore plus riches, puisque chacun peut progresser et que tous en profitent. Pour eux, la France est le pays d’un triple échec, celui d’une croissance faible qui ne crée pas d’emplois, celui d’un modèle social archaïque qui échoue à aider les plus démunis, celui d’un modèle fiscal qui sanctionne les plus talentueux et les pousse à l’exil.
Pour d’autres, au contraire, qui n’ont jamais admiré la liberté, la vitalité, la créativité de l’Amérique, la réalité de ce pays est résumée par l’image d’un capitalisme sauvage, le travail y est de plus en plus précaire, les pauvres y sont de plus en plus pauvres, les moins capables y sont laissés à l’abandon. Pour eux, il ne faudrait rien toucher au système que nous avons su créer en France, un filet de protection sociale menacé non pas par ses dysfonctionnements mais par la globalisation.
L’importante étude de Jacques Mistral et Bernard Salzmann que publie En Temps Réel permet de dépasser ceux de ces mythes qui concernent la situation américaine. Elle repose sur de multiples études parues aux Etats-Unis au cours des dernières années ; appuyée sur des données statistiques soigneusement présentées, provenant de sources diverses, quoique étrangement peu nombreuses sur des sujets aussi fondamentaux que la mobilité sociale, et rarement rassemblées, elle établit un constat qui permettra désormais de faire reposer l’analyse sur des faits solidement établis.
Depuis un quart de siècle, la croissance du PIB est, comme on le sait, plus rapide en Amérique qu’en France. Mais celle de la population aussi ; le résultat, c’est que l’évolution du PIB par habitant est similaire dans les deux pays. De plus, la croissance américaine n’a guère profité aux petits revenus, qui ont pratiquement stagné sur la période, et dont la part dans la richesse a sensiblement baissé. La pauvreté s’est accrue. Le surcroît de richesse créé par les années de croissance a été intégralement distribué aux plus riches et n’a pas amélioré le pouvoir d’achat du plus grand nombre.
Le marché du travail fonctionne sur un mode de plus en plus « dual » ; une large majorité bénéficie d’un marché fluide et actif ; mais une forte minorité –peut être 15 % - vit de salaires très faibles, et avec une protection sociale lacunaire. Tant et si bien que les quelques mécanismes visant à aider les plus démunis ont contribué à une évolution surprenante, la baisse du taux d’activité des hommes de 25 à 54 ans. Si l’on en tient compte, ainsi que d’autres facteurs, les niveaux de sous emploi en France et en Amérique sont beaucoup plus proches qu’on le pense usuellement.
La probabilité pour une génération de faire mieux que la précédente, le fameux ascenseur social, a reculé. Malgré les effets du mouvement des droits civiques, la situation des noirs demeure particulièrement difficile de ce point de vue. Contrairement à une intuition largement répandue, la mobilité sociale, dans la période récente, n’est pas meilleure aux Etats-Unis que celle constatée dans de nombreux pays européens. La situation s’est également nettement dégradée en ce qui concerne la probabilité d’accéder à l’enseignement supérieur quand on vient d’un milieu modeste. Bref, l’Amérique est de plus en plus menacée par précisément ce contre quoi elle s’est dressée à ses origines, le risque de voir les inégalités devenir héréditaires.
Comment intégrer ces analyses dans le débat français ? Il est clair qu’il serait malvenu d’évoquer ici, comme contrepoint à ce constat, un quelconque « modèle social » français : le chômage élevé qui frappe particulièrement les jeunes, et dont la durée moyenne est si longue, la crise des banlieues nous conduisent à une appréciation plus modeste de nos accomplissements en la matière. Mais cette humilité face à la difficulté des réalités sociales d’aujourd’hui ne doit pas nous conduire à porter aux nues un modèle américain dont la réputation est plus brillante que la substance. Le plus frappant est finalement qu’à l’heure de la globalisation le problème social de base, celui de l’insertion des travailleurs peu qualifiés, soit finalement assez proche des deux cotés de l’Atlantique même si les solutions sont différentes.
Une chose est claire cependant : il n’est pas possible de dire que les inégalités croissantes de revenus et de patrimoines que connaissent les Etats-Unis sont le prix à payer pour améliorer le sort de tous ceux qui ne comptent pas parmi les plus favorisés. C’est sans doute là la plus grande différence par rapport aux stratégies poursuivies en France en particulier et plus largement en Europe continentale.
Ces réalités bien éloignées des mythes que les Etats-Unis aiment cultiver suscitent désormais l’attention régulière de la presse américaine. Les américains commencent à débattre de ces questions même si elles ne sont pas (ou pas encore ?) devenues centrales dans la vie politique. De notre côté de l’Atlantique, il reste au débat politique à réévaluer les faiblesses et les forces de notre système social pour aborder les prochaines échéances avec une vision plus lucide de ses impasses.
Jacques Mistral et Bernard Salzmann sont respectivement Professeur des Universités, et Administrateur de l’INSEE. Jacques Mistral remercie le Wiener Center on Social Policy, Kennedy School of Gouvernment, Harvard University où il a été accueilli comme senior fellow pendant l’automne 2005.
Lire la suite sur En Temps Réel : La préférence américaine pour l’inégalité (pdf, 48 pages)
Auteurs : Jacques Mistral et Bernard Salzmann
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