Mercredi 6 février 2008


 [ Infoguerre - Edito du 1er février 2008 ]

   

    Les crises multiples qui secouent aujourd’hui le monde capitaliste n’estompent pas la dimension des rivalités entre puissances. Le paradoxe est que cette évidence reste encore un trou noir pour les promoteurs du modèle libéral américain. Robert Reich, économiste et ancien ministre du Travail de Clinton, est un de ces négationnistes qui s’est fait connaître au milieu des années 90 pour son habileté à manier le double langage sur l’économie mondialisée. A l’époque, il prônait déjà le renforcement de l’ouverture des échanges et niait la réalité des affrontements économiques. Il contredisait les déclarations du chef du département d’Etat Warren Christopher qui annonça en 1993 au Sénat américain que la sécurité économique des États-Unis était désormais la première priorité de la politique étrangère des Etats-Unis. Ce même Robert Reich concédait dans ses écrits la nécessité de préserver les activités cognitives de pointe nord-américaines qui ne devaient en aucun cas être délocalisées.

    Aujourd’hui, Robert Reich revient sur cette problématique dans une interview parue dans Les Echos du 28 janvier 2008, à propos de son nouvel ouvrage à paraître en France sous le titre Supercapitalisme : « La nationalité compte de moins en moins. Le soutien gouvernemental aux champions nationaux pouvait se justifier quand cette aide profitait aux salariés qui travaillaient dans le pays. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le patriotisme économique est donc obsolète. Le niveau de vie des salariés en France dépend de moins en moins des entreprises françaises, et de plus en plus de la valeur ajoutée qu’ils peuvent apporter ». Cette négation du patriotisme économique a quelque chose de pathétique dans sa candeur théorique lorsqu’on étudie la manière dont certains de nos amis d’Outre Atlantique ont interféré dans l’appel d’offres de 180 hélicoptères remporté puis perdu par Eurocopter en Inde. La fin de non recevoir que l’Ecole des Mines de Paris a reçue d’une université du Moyen Orient en raison de ses liens privilégiés avec un pétrolier d’un autre pays occidental, illustre aussi à sa manière la pertinence des propos de Robert Reich.

    Si le discours de Reich sur le supercapitalisme décrit la perte d’indépendance des conseils d’administration à l’égard des actionnaires et la menace potentielle que cela représente pour la démocratie à cause de leur lutte pour l’accaparement du pouvoir, il prend bien soin de ne pas aborder le domaine des stratégies de puissance. L’ode à la démocratie et à la revalorisation des parties prenantes dans l’entreprise (salariés) et dans son environnement immédiat (territoires) n’ont guère de sens si on découple cette politique de recentrage des effets produits par les rapports de force géoéconomiques. L’influence des pétroliers sur l’exécutif et le législatif américains est d’abord une question de puissance avant d’être un problème de démocratie. C’est du moins ce que nous enseigne l’histoire du siècle dernier jusqu’à nos jours. Robert Reich peut s’exclamer « l’intensité de la concurrence a tout changé ! », il n’analyse qu’une partie du changement. La pression des sociétés civiles découlant des problèmes planétaires sur la pollution et l’environnement donnent chaque jour une légitimité croissante aux débats sur la responsabilité sociale des entreprises et sur l’investissement socialement responsable. Si Reich considère que les entreprises utilisent ces expressions comme des leurres, il n’a pas saisi la dimension subversive du problème. La moindre accélération du processus de dégradation climatique aura sur l’opinion publique des effets dévastateurs que les communications de crise des firmes transnationales auront bien du mal à juguler. L’incendie malencontreux des archives ou la diabolisation d’un lampiste risquent à l’avenir de ne pas toujours avoir l’efficacité prouvée dans le passé.

   La problématique de la guerre économique s’alimente d’une triple forme de contraintes exercées sur la concurrence et l’échange : les contraintes des Etats qui développent une stratégie d’accroissement de puissance, les contraintes des entreprises prédatrices qui recherchent une suprématie stratégique durable sur le marché mondial et les contraintes des sociétés civiles qui rentrent dans les brèches ouvertes par les retombées négatives des révolutions industrielles. L’argumentation classique des libéraux a du mal à résister aux effets cumulés de ces trois types de rapports de force dont une partie alimente la guerre économique. C’est peut-être ce qui explique pourquoi cette problématique est encore sujette à bien des quiproquos ou à des états d’âme. L’effet cumulé de plusieurs déclarations ou interventions qui ont eu lieu ces derniers mois exigent un petit recadrage. Extrayons du lot les déclarations de Jean-Bernard Pinatel dans le magazine Veille de novembre 2007. Personne ne nie l’apport de cet ancien militaire dans le management de l’information et dans la promotion commerciale de l’entreprise Datops. En revanche on peut s’interroger sur la finesse de certaines de ses analyses. Dans l’interview qu’il a réalisée pour Veille, Nicolas Moinet rapporte ainsi ces propos « Jean-Bernard Pinatel estime que l’on n’est pas en guerre économique. Un terme qu’il exècre intellectuellement, estimant qu’il est en général utilisé par des gens qui n’ont jamais fait la guerre et connaissent mal l’économie. » Faut-il lui rappeler que l’essence du rapport Martre repose sur le constat préliminaire de la négation des rapports de force géoéconomiques par une partie des élites dirigeantes françaises. Il n’est pas anodin de constater que les représentants des entreprises et des administrations soient arrivés à ce constat dans l’étude de cas censurée sur l’échec de la vente du Mirage 2000-5 à la Finlande.  Ce n’est pas non plus un hasard si la nécessité de se battre à armes égales est devenue un leitmotiv dans le contexte économique mondial actuel à l’heure où des puissances comme la Chine ou la Russie n’hésitent plus à user de l’économie pour défendre leurs intérêts stratégiques. La question n’est donc pas d’exécrer une terminologie mais de cerner les défis conflictuels de nature économique auxquels notre pays et ses entreprises sont confrontées aujourd’hui. Cette démarche réclame beaucoup d’humilité, de cohésion et de connivence entre les acteurs motivés par cette problématique. C’est la leçon « très militaire » que nous délivrent quotidiennement les rivaux de la France et leurs dirigeants d’entreprise.

    L’ouvrage d’Eric Delbecque intitulé Quel patriotisme économique ? (édité par les PUF en janvier 2008) a le mérite de clarifier une terminologie que les conseillers de Dominique de Villepin avaient maladroitement introduite dans le discours officiel : « Contrairement aux idées reçues, il ne se confond en rien avec un quelconque protectionnisme. Il entend promouvoir la synergie public/privé au profit de la compétitivité et de l’emploi. Il vise également à favoriser le travail en réseaux et l’innovation, à la manière de l’esprit des pôles de compétitivité. Il est l’occasion d’une réforme profonde de la politique industrielle marquant la fin du modèle de l’Etat producteur. Son message est simple : construite l’Etat stratège et partenaire au service du développement et de la sécurité économique. » Il est vrai qu’en France, il faut s’armer de patience pour faire aboutir de bonnes idées. Bertrand Cousin avait rédigé en 1988 pour le compte d’Alain Madelin, alors Ministre de l’Industrie, un rapport dont le titre était Les pôles de compétitivité 92. Ce rapport resta comme beaucoup d’autres dans un placard. Il  fallut attendre une quinzaine d’année avant que Matignon daigne enfin lui donner un début d’application.

   

    Source  Infoguerre : Les négationnistes de la guerre économique 
    Auteur :  Christian Harbulot
    Date : 1er février 2008

    

par Admin publié dans : Revue de presse
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