Samedi 29 mars 2008
par Katia Buffetrille, tibétologue et ethnologue à l'Ecole pratique des hautes études (section sciences religieuses)

[
Le Monde - 23 mars 2008 - Extraits ]

    Le Tibet est agité de troubles depuis une semaine. Quel est le fondement historique de cette prétention chinoise sur le Tibet ?

    Les sources chinoises ne s'accordent pas sur la date à laquelle, selon elles, le Tibet serait devenu une partie intégrante de la Chine. Disons brièvement qu'elles remontent soit à la dynastie mongole des Yuan (1277-1367), soit à celle mandchoue des Qing (1644-1911). Sous les Yuan, une relation très particulière avait été scellée entre des religieux tibétains et Kubilaï Khan, qui allait régner sur l'Empire mongol dans lequel la Chine et le Tibet étaient intégrés au même titre.
   
    Il s'agissait d'une relation politico-religieuse entre un maître spirituel et un protecteur laïc dans laquelle le maître donnait enseignements et initiations, et le laïc assurait sa protection et faisait des dons. Les différents protagonistes jouèrent sur l'ambiguïté de cette relation qui se poursuivit, mais de manière beaucoup moins forte, avec certains empereurs de la dynastie chinoise des Ming (1368-1644). Ceux-ci ne considéraient d'ailleurs nullement le Tibet comme une partie intégrante de leur territoire puisque celui qui fonda cette dynastie envoya lors de son avènement une lettre au Tibet, comme il l'avait fait pour les autres pays.

    Sous la dynastie mandchoue des Qing les relations entre le Tibet et la Chine connurent un changement. Cette relation de maître spirituel à protecteur laïc perdura, mais n'était pas comprise de la même manière par chaque partie. Pour les Tibétains, elle était purement religieuse, alors que les empereurs mandchous, bien que bouddhistes, l'utilisaient afin de se concilier les Tibétains et les Mongols. Cette relation est présentée actuellement comme une relation de subordination par les Chinois et est utilisée pour revendiquer le Tibet. Suite à de nombreux troubles, le pouvoir impérial intervint dans les affaires tibétaines et à partir de 1720, des administrateurs chinois et une garnison furent installés au Tibet.

    [...]    
    
    
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Le Monde

    Auteur : Katia Buffetrille, propos recueilis par Frédéric Bobin
    Edition du 23 mars 2008
    
    © Le Monde.fr 



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Samedi 29 mars 2008
 [ Courrier International - 27 mars 2008 ]
  
  
Geoff Dyer, du Financial Times, est l'un des 26 journalistes étrangers qui ont été autorisés à se rendre dans la capitale tibétaine dans le cadre du voyage de presse organisé par les autorités chinoises. Témoignage.
   
    L'odeur des immeubles en feu flotte toujours dans l'air, deux semaines après les violentes émeutes dans le vieux quartier tibétain de Lhassa, où une succession de magasins et d'appartements ne sont plus que des ossatures calcinées.
   
    Cette odeur de brûlé n'est qu'un signe parmi d'autres que les violences antichinoises qui ont secoué la vieille capitale du Tibet ont été bien plus violentes, durables et dommageables que ce que l'on avait pu penser de l'extérieur. Le quartier reste bouclé, d'importantes forces policières et militaires sont postées à tous les coins de rue, et commerces, bars et restaurants sont fermés. Cette ambiance de zone de guerre qui règne dans le vieux Lhassa offre un contraste saisissant avec l'effervescence de la ville nouvelle, dominée par les Chinois Hans.
   
    Mercredi 26 mars, les autorités chinoises ont autorisé un petit groupe de journalistes à se rendre à Lhassa pour la première fois depuis les émeutes du 14 mars. Les premières heures de cette visite, le cortège a pu déambuler librement sans surveillance visible, même si peu de Tibétains étaient par ailleurs disposés à s'exprimer ouvertement sur les manifestations, les émeutes et la répression qui s'est abattue. Selon des Tibétains en exil, la Chine est parvenue depuis à bloquer le flux des informations sortant du pays. L'atmosphère répressive qui règne dans le quartier est accentuée par la présence d'importantes troupes militaires qui patrouillent sur les grands axes et effectuent des contrôles d'identité. A l'entrée des nombreuses ruelles du vieux Lhassa, la police antiémeutes empêche de passer quiconque n'est pas résident.
   
    Si Pékin s'efforce d'attirer l'attention sur la violence des émeutes à Lhassa, les esprits sceptiques cherchent à savoir ce qui s'est passé lors des manifestations pacifiques qui ont précédé les émeutes. Le fait que les manifestations à Lhassa aient fait boule de neige et entraîné des mouvements de protestation dans de nombreuses autres villes où vivent des Tibétains (au cours desquelles 130 personnes seraient mortes, affirment des Tibétains en exil) a donné un coup de projecteur malvenu sur la politique menée par la Chine au Tibet.
   
    Les émeutes de Lhassa ont eu lieu dans ce que l'on appelle le quartier tibétain, à l'est du centre-ville, où sont apparus ces dernières années de nombreux commerces tenus par des Hans venus de Chine. La télévision chinoise a fait des récits terribles de Hans morts dans l'incendie de leur boutique.
   
    Dans ce quartier aujourd'hui désert, il n'est pas une rue qui n'ait un ou plusieurs immeubles calcinés. Sur nombre des édifices ayant survécu aux émeutes, un morceau de soie blanche avait été attaché aux serrures - manifestement pour que les émeutiers, sachant que le propriétaire était tibétain, épargnent le lieu.
   
    L'un des rares commerces de la zone ouverts ce mercredi soir, une petite épicerie doublée d'une téléboutique, est tenu par un homme de la minorité coréenne de Chine qui dit s'appeler Jin Chen-man. Nombre de ses voisins, des Hans, ont tout perdu dans les violences d'il y a deux semaines. "Beaucoup vont devoir repartir simplement parce qu'ils n'ont plus les moyens de payer le loyer", explique le commerçant, venu au départ à Lhassa pour étudier l'art tibétain, avant que sa vue ne se détériore.
   
    Deux enseignants tibétains boivent verre sur verre dans l'un des rares bars en activité, qui d'ailleurs ouvre ce soir ses portes pour la première fois depuis les émeutes. "En gros, on nous a obligés à rester chez nous", explique l'un des deux hommes.
   
    Ce mercredi soir, tandis que la demi-douzaine de pâtés de maisons du vieux quartier tibétain garde des airs de zone d'hostilités, le commerce reprend déjà ses droits dans la ville nouvelle à majorité han, dans l'ouest de la capitale.
   
    Dans la boutique Nokia, sur une rue où s'alignent boutiques et restaurants très animés, deux moines bouddhistes en robe safran testent de nouveaux modèles de téléphones portables. Une image qui ne rassurera pas les autorités chinoises : c'est d'abord par les portables qu'a circulé le mot d'ordre des manifestations de la mi-mars.
    
    
    
    Source :
Courrier International, d'après Financial Times
    Auteur :
Geoff Dyer
    Date : 27 mars 2008
   
    © Courrier international 2008
    
     
    
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Samedi 29 mars 2008

Par Richard M Bennett

[
Asia Times - 26 mars 2008 ]


    Quand on replace l'agitation qui secoue le Tibet dans son contexte historique, on peut imaginer pourquoi Pékin a été pris de court lors les récentes manifestations ; c'est pour la simple raison que ces manifestations ont été préparées hors du Tibet et que la direction du mouvement est aux mains d'organisateurs anti-chinois, qui se trouvent hors de portée de la Chine, au Népal et en Inde du Nord.
  
    De même, on doit associer le financement et le contrôle global de cette agitation au chef spirituel tibétain, le Dalaï Lama, et du fait de l'étroite coopération de celui-ci avec les États-Unis depuis plus de 50 ans, à la Central Intelligence Agency (CIA).
  
    Etant donnée la profonde implication de la CIA dans le Free Tibet Movement et le financement de Radio Free Asia à l'information douteuse, il semble peu probable qu'une révolte puisse avoir été organisée ou s'être produite sans que le National Clandestine Service (anciennement connu sous le nom de Direction des Opérations), qui se trouve au siège de la CIA, à Langley, en ait été informé ou ait donné son accord.
  
    Chroniqueur respecté et ancien haut fonctionnaire du renseignement indien, B Raman, a indiqué le 21 mars que « sur la base des preuves disponibles, il est possible d'affirmer avec un taux de certitude raisonnable » que le premier soulèvement de Lhassa, le 14 mars « a été pré-planifié et bien orchestré ».
  
    Y a-t-il une base factuelle à l'hypothèse que les principaux bénéficiaires de la mort et la destruction radicale du Tibet sont à Washington ? L'histoire en suggère la possibilité.
  
    La CIA procède à des actions secrètes à grande échelle contre la Chine communiste au Tibet depuis 1956. Cela a conduit en 1959 à un soulèvement qui a produit un désastre sanglant, des dizaines de milliers de morts Tibétains, et la fuite par les cols himalayens du Dalaï Lama et d'environ 100 000 fidèles vers l'Inde et le Népal.
  
    La CIA avait établi un camp d'entraînement militaire secret pour les combattants de la résistance du Dalaï Lama au camp de Hale, près de Leadville, dans le Colorado, aux États-Unis. Les guérilleros tibétains y ont été formés et équipés par la CIA pour la guérilla et les opérations de sabotage contre les communistes chinois.
  
    Les guérilleros entraînés aux Etats-Unis ont régulièrement effectué des raids au Tibet, lors d'opérations dirigées par des mercenaires sous contrat de la CIA, et appuyés par des avions de la CIA. Le programme de formation initiale prit fin en décembre 1961, bien que le camp du Colorado semble être resté ouvert au moins jusqu'en 1966.
   
    La CIA Tibetan Task Force créée par Roger E McCarthy, aux côtés de l'armée de guérilla tibétaine, a mené l'opération baptisée ST CIRCUS destinée à harceler les forces d'occupation chinoise pendant 15 ans, jusqu'en 1974, date à laquelle ces opérations a officiellement cessé.
McCarthy, qui fut le chef de la Tibetan Task Force au plus fort de ses activités entre 1959 et 1961, a ensuite lancé des opérations analogues au Vietnam et au Laos.
  
    Au milieu des années 1960, la CIA abandonna sa stratégie de parachutage de guérilleros et d'agents de renseignement au Tibet pour mettre sur pied la Chusi Gangdruk, une armée de guérilla de quelques 2000 combattants de l'ethnie Khamba dans des bases Népalaises, comme celle de Mustang. Cette base fut fermée en 1974 par le gouvernement népalais, après qu'il ait subi d'énormes pressions de Pékin.
  
    Après la guerre d'Indochine de 1962, la CIA a développé une relation étroite avec les services de renseignements indiens pour le recrutement et la formation d'agents au Tibet.
  
    Kenneth Conboy et James Morrison dans leur livre The CIA's Secret War in Tibet révèlent que la CIA et les services de renseignements indiens ont coopéré à la formation et à l'équipement d'agents tibétain et ainsi qu'à des forces spéciales, d'unités aériennes et de renseignement, comme le Aviation Research Center le Special Center.
  
    Cette collaboration s'est poursuivie bien après les années 1970 et quelques-uns des programmes, en particulier l'unité de forces spéciales des réfugiés tibétains qui allait devenir une part importante de l'Indian Special Frontier Force, se poursuivent encore aujourd'hui.
Mais la détérioration des relations avec l'Inde qui a coïncidé avec l'amélioration des relations avec Pékin ont mis fin aux opérations conjointes de l'Inde et de la CIA.
  
    Même si Washington a réduit son soutien à la guérilla tibétaine à partir de 1968, on pense que l'arrêt officiel du soutien des États-Unis à la résistance n'est intervenue qu'au moment de la rencontre entre le président Richard Nixon et les dirigeants communistes chinois à Pékin en février 1972.
  
    Victor Marchetti, ancien agent de la CIA a décrit l'indignation que de nombreux agents de terrain ont ressenti lorsque Washington a finalement décidé d'arrêter les frais, ajoutant même qu'un certain nombre d'entre eux avaient opté « pour le réconfort des prières tibétaines qu'ils avaient apprises au cours de leurs années avec le Dalaï Lama ».
   
    On cite John Kenneth Knaus, qui fut chef de la CIA Tibetan Task Force de 1958 à 1965 qui déclara : « Ce n'était pas une quelconque opération noire de la CIA. », en ajoutant « c'était une initiative de ... l'ensemble du gouvernement américain. »
  
    Dans son livre Les orphelins de la guerre froide, Knaus évoque les obligations que ressentent les Américains envers la cause de l'indépendance du Tibet. De manière significative, il ajoute que son succès « permettrait de valider la plus digne des motivations, celle qui nous a porté à viser cet objectif il y a 40 ans. Elle permettrait également d'atténuer la culpabilité que certains d'entre nous ressentent pour avoir participé à ces efforts qui coûtèrent la vie à beaucoup, mais qui furent la première aventure de notre vie. »
  
    Malgré l'absence d'informations officielles, la rumeur soupçonne avec insistance la CIA d'avoir été impliquée, ne serait-ce que par procuration, dans une autre révolte qui échoua en octobre 1987, les troubles qui s'ensuivirent et, par conséquent, la répression chinoise qui se poursuivit jusqu'en mai 1993.
  
  
    Le moment pour une nouvelle tentative sérieuse de déstabiliser la domination chinoise au Tibet semble être le bon pour la CIA, et Langley va chercher sans aucun doute à conserver toutes les options ouvertes.
  
    La Chine est confrontée à des problèmes importants, avec les musulmans Ouïgours dans la province du Xinjiang, les activités du Falun Gong parmi beaucoup d'autres groupes dissidents, et bien sûr l'inquiétude croissante que suscite la sécurité des Jeux olympiques d'été au mois d'août.
  
    Washington considère la Chine comme une menace majeure, à la fois économique et militaire, non seulement en Asie, mais en Afrique et en Amérique latine.
  
    La CIA voit aussi la Chine comme « inutile » dans la « guerre contre le terrorisme », avec peu ou pas de coopération, et rien de positif pour arrêter les flux d'hommes et d'armes qui partent des zones musulmanes de l'ouest de la Chine pour aller soutenir des mouvements extrémistes islamiques d'Afghanistan et d'Asie centrale.
  
    Pour beaucoup, à Washington, l'occasion semble idéale pour tenter de renverser le gouvernement de Pékin déséquilibré du fait que le Tibet est perçu comme un point faible potentiel de la Chine.
  
    La CIA ne manquera pas de s'assurer que ses traces ne sont pas découvertes au cours de cette révolte grandissante. Des tiers et des intermédiaires seront utilisés parmi les exilés tibétains au Népal et à la frontière Nord de l'Inde.
  
    En effet, la CIA peut compter sur des appuis significatifs de la part d'un certain nombre d'organisations de sécurité à la fois en Inde et au Népal et n'aura pas de mal à fournir au mouvement de résistance des conseils, de l'argent et surtout, de la publicité.
  
    Toutefois, jusqu'à ce que les troubles ne montrent les signe d'une véritable révolte ouverte de la grande masse des Tibétains contre les Han Chinois et les Hui musulmans, aucune arme ne devrait faire son apparition.
  
    Il a été signalé que de grandes quantités d'armes légères et d'explosifs provenant de l'ancien bloc de l'Est ont été introduites clandestinement au Tibet au cours des 30 dernières années ; elles sont susceptibles de rester cachée en toute sécurité jusqu'à ce que la bonne occasion se présente.
  
    Ces armes ont été acquises sur les marchés mondiaux ou proviennent de stocks saisis par les forces israéliennes ou américaines. Elles ont été « désinfectées », et nul ne pourra prouver qu'elles proviennent de la CIA.
  
    Les armes de cette nature ont également l'avantage d'être interchangeables avec celles qui sont utilisés par les forces armées chinoises, et bien sûr d'utiliser les mêmes munitions, ce qui permettra d'alléger le problème de ravitaillement pendant le futur conflit.
   
    Bien que le support officiel à la résistance tibétaine soit achevé depuis 30 ans, la CIA maintient toujours ses contacts et ses aides financières à une grande partie du mouvement Tibetan Freedom.
  
    La CIA va-t-elle donc une fois de plus jouer le « grand jeu » au Tibet ?
   
    Elle en a certainement la capacité, avec une forte présence d'agents de renseignement et de paramilitaires dans la région et de grandes bases qui existent en Afghanistan, en Iraq, au Pakistan et dans plusieurs pays d'Asie centrale.
  
    Il ne fait aucun doute qu'elle a intérêt à saper la Chine, comme elle le fait pour des cibles plus évidentes comme l'Iran.
   
    La réponse est donc probablement oui. Il serait en effet assez surprenant que la CIA n'ait pour le Tibet rien de plus qu'un simple intérêt occasionnel. Après tout, elle est payée pour cela.
  
    Depuis le 11 septembre 2001, il y a eu un profond changement dans les attitudes du renseignement des Etats-unis, ses besoins et ses capacités. D'anciens plans opérationnels ont été redécouverts et remis à jour. D'anciennes activités ont été réactivées. Le Tibet et les points faibles de la Chine, ont probablement été entièrement réévalués.
  
    Pour Washington et la CIA, ceci peut sembler une occasion rêvée pour créer un importante pression contre Pékin, avec peu de risques pour les intérêts américains ; une situation gagnant-gagnant. Le gouvernement chinois sera en butte à la condamnation du monde entier pour sa répression et la violation continue des droits de l'homme et ce sera de jeunes Tibétains qui mourront dans les rues de Lhassa et non pas des enfants américains en uniforme.
   
    Mais les conséquences d'une révolte ouverte contre Pékin seraient une fois de plus, la peur des arrestations, la torture et même les exécutions qui pourraient se répandent dans tous les coins du Tibet et des provinces voisines où de vastes populations tibétaines existent, comme dans le Gansu, le Qinghai et le Sichuan.
  
    Mais le mouvement Tibetan Freedom a peu de chances d'aboutir à une amélioration sensible de la politique du gouvernement central chinois dans le long terme, et aucune chance de voir supprimé son contrôle de Lhassa et de sa patrie.
  
    Une fois de plus, il semblerait que le peuple tibétain se retrouve coincés entre l'oppression de Pékin et la manipulation de Washington.
   
   
Pékin montre ses gros bras
  
    La crainte que les États-Unis, la Grande-Bretagne et d'autres pays occidentaux tentent d'assimiler le Tibet à un autre Kosovo, est probablement une des raisons pour laquelle les autorités chinoises ont réagi comme si elles avaient à faire face à une véritable révolte de masse plutôt qu'à une éphémère flambée de troubles de mécontents soutenant le Dalaï-Lama.
   
    En effet, Pékin a perçu la situation comme tellement grave qu'une unité spéciale de coordination de la sécurité, le Centre de commandement 110, a été mise en place à Lhassa, avec objectif principal de réprimer les troubles et rétablir le plein contrôle du gouvernement central.
  
    Le Centre semble être sous le contrôle direct de Zhang Qingli, premier secrétaire du Parti au Tibet et loyal au le président Hu Jintao. Zhang est également ancien vice-secrétaire du parti Xinjiang. Il a une expérience considérable des opérations de contre-terrorisme dans cette région.
  
    Les autres titulaires de postes importants dans Lhassa sont Zhang Xinfeng, vice-Ministre au Ministère Central de la Sécurité Publique, et Zhen Yi, vice-commandant au siège de la Police Armée du Peuple, à Pékin.
  
    Le sérieux avec lequel Pékin traite l'agitation actuelle est en outre illustré par le déploiement d'un grand nombre d'importantes unités de l'armée de la Région Militaire de Chengdu, avec les brigades de la 149e Division d'Infanterie Mécanisée, qui joue le rôle d'une force de réaction rapide dans la région.
  
    Selon un rapport de United Press International, des unités d'élite des forces terrestres de l'Armée Populaire de Libération ont été engagées à Lhassa, ainsi que de nouveaux blindés transporteurs de troupes T-90, et des véhicules blindés sur roues T-92. Selon ce rapport, la Chine a nié la participation de l'armée au maintien de l'ordre, disant que celui-ci avait été menée par des unités de la police armée. « Toutefois, le type d'équipement mentionné ci-dessus n'a jamais été déployée par la police armée Chinoise. »
   
    Un appui aérien est fourni par le 2e régiment aéroporté, basé à Fenghuangshan, Chengdu, dans la province du Sichuan. Il dispose d'hélicoptères et d'avions de transport à décollage et atterrissage court provenant d'une base près de Lhassa. L'appui aérien pourrait être rapidement mis à disposition par les escadrons de chasseurs d'attaque au sol basés dans la région de Chengdu.
  
    Le district militaire de Xizang constitue la garnison du Tibet. Elle est composée de deux unités d'infanterie de montagne, la 52ème Brigade basée à Linzhi et de la 53e Brigade à Yaoxian Shannxi. Celles-ci sont appuyées par la 8e division d'infanterie motorisée et d'une brigade d'artillerie à Shawan, dans le Xinjiang.
  
    Le Tibet n'est plus tout à fait aussi éloigné et difficile à ravitailler pour l'armée chinoise. La construction du premier chemin de fer, entre 2001 et 2007 a considérablement réduit les difficultés de circulation pour les troupes et le matériel à partir de Qinghai sur le difficile plateau tibétain.
  
    D'autres précautions contre une reprise de longue durée des révoltes tibétaines des années précédentes a conduit l'amélioration de l'auto-approvisionnement pour la logistique et la réparation des véhicules par la garnison tibétaine. Un nombre croissant de petits aéroports ont été construits pour permettre aux unités de réaction rapide d'avoir accès aux zones même les plus reculées.
  
    Le Ministère chinois de la sécurité et les services de renseignement ont été repensés pour pouvoir étouffer rapidement des troubles éventuels dans la province, avoir la capacité de détecter tout mouvement de protestation sérieux et réprimer la résistance.
  
  
  

Richard M Bennett est consultant pour le renseignement et la sécurité, AFI Research.

(Copyright 2008 Richard M Bennett.)

  

    Source :
Asia Times
    Auteur : Richard M Benett
    Traduction :
Opus Incertum
    Date : 26 mars 2008

    © Copyright 1999 - 2008 Asia Times Online

   
   

   
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Mardi 18 mars 2008

 

 [ Le Figaro - 18 mars 2008 ]
                  ( Non, ce n'est pas un tract d'ATTAC...)

   

La chronique d'Yves de Kerdrel

   

    La crise est bel et bien là. Non pas la crise économique. Mais la crise financière. Une crise boursière. Une crise de liquidités. Une crise de capitaux. Une crise bancaire. À tout moment cette crise, qui n'affecte pour le moment que le secteur financier, peut se transformer en une tornade qui dévastera l'économie mondiale. On a déjà dépassé le stade du battement d'ailes de papillon cher à la théorie du chaos. Ce n'est toutefois pas le grand soir. Juste un phénomène inhérent au capitalisme où les excès et les bulles s'ajustent de manière spontanée.

    Mais il n'y a pas de capitalisme efficace sans une régulation adaptée. Il n'y a pas de vrai libéralisme si l'environnement ressemble à un «laisser-faire». C'est pour cette raison que la Réserve fédérale américaine surveille l'évolution de l'économie américaine comme on surveille le lait sur le feu. C'est pour cela aussi que la commission bancaire et le Trésor guettent le niveau des engagements et des risques des banques françaises. Et ainsi de suite dans l'ensemble des pays européens.

    Revenons donc un instant sur cette crise qui a débuté il y a près d'un an, et qui a révélé toute son ampleur au cours de l'été. Certaines banques pas toutes heureusement comme le montrent les résultats de BNP Paribas en France ou de Goldman Sachs aux États-Unis ont pris tardivement conscience que ces titres à haut rendement (les subprime) perdaient progressivement toute valeur. Ils se sont donc tous mis à les vendre en même temps comme ils les avaient achetés en même temps, selon une pratique moutonnière, hélas bien connue chez les banquiers. Ceux qui parvenaient à vendre enregistraient des pertes que l'on commence à découvrir. Ceux qui ne parvenaient pas à vendre faute d'acheteurs ont dû aussi enregistrer des pertes selon le principe du «mark to market» qui s'applique maintenant à toutes les entreprises cotées. Si bien que la première banque mondiale, Citigroup, qui a affiché l'an passé 18 milliards de dollars de provisions n'aurait en fait perdu «en cash» que 20 % de ce montant.

    Mais le pire c'est que cette crise, localisée aux subprime, s'est vite transformée en une crise de liquidités, du fait d'un marché de l'argent asséché. Pour se procurer les capitaux nécessaires à l'exercice de leur métier, les banques ont dû vendre tout ce dont elles pouvaient se débarrasser (actions, obligations, immobilier…). Car la caractéristique de la crise boursière qui déferle depuis cet été, c'est qu'en raison de l'absence d'acheteurs, il existe toute une série d'actifs pour lesquels il est impossible de trouver un prix de référence. Ce qui amène à constater des pertes fictives. Or, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas d'acheteurs sur tel lot immobilier au Texas que celui-ci vaut zéro dollar. Pourtant, les nouvelles normes comptables obligent à réviser la valeur des actifs détenus par les banques tous les trimestres. D'où ces pertes colossales qui sont publiées chaque jour, et qui n'ont aucun sens et aucune signification, sinon d'aggraver la perte de confiance des clients, des salariés et des actionnaires.

    La communauté financière internationale commence à réaliser qu'avec la mise en œuvre de ces normes, elle a ouvert une véritable boîte de Pandore. Car ces pertes pour une bonne part virtuelles viennent réduire les fonds propres des banques et donc leur capacité à prêter. Ce qui accroît encore davantage l'assèchement du marché des liquidités, de l'accès au crédit et joue donc le rôle d'un amplificateur de crise dont chacun se passerait bien par les temps qui courent.

    Il ne s'agit pas de contester ici une forme de régulation du capitalisme, mais de s'interroger sur la pertinence de ces normes qui s'appliquent à 7 000 sociétés cotées dans le monde. D'autant qu'elles n'ont été décrétées par aucun gouvernement. Elles ne sont issues d'aucun processus démocratique. Elles ont été émises et instaurées par un sympathique «club» de comptables aguerris regroupés au sein d'une institution internationale, l'IASB, qui n'a de compte à rendre à personne, mais dont les règles s'imposent à tous.

    Il existe peu d'exemple dans le monde où une institution disposant d'aucun contre-pouvoir puisse de son propre fait changer les règles du jeu du capitalisme. Sans mesurer les conséquences dramatiques que ses modifications peuvent avoir sur les résultats des institutions financières, sur la quantité de crédit mise à disposition des entrepreneurs et, in fine, sur la bonne marche de l'économie. Il y a quelques jours, introduisant le symposium annuel de l'Observatoire social international organisé chez Suez par Jean Kaspar avec pour thème les gouvernances, Jacques Attali a fait un exposé remarquable sur les antagonismes entre le marché et la démocratie.

    En voilà un de plus. Ce n'est pas faire injure au libéralisme de souhaiter que les démocraties reprennent vite la main sur la comptabilité, sans laquelle la confiance des investisseurs ne peut exister de manière durable. Ce n'est pas seulement une question conjoncturelle liée à la crise du moment. C'est un problème structurel. De la comptabilité dépendent les faits et gestes des grands groupes, comme les humeurs des marchés financiers, c'est-à-dire des acteurs de la mondialisation. C'est donc une question bien trop cruciale pour être laissée aux mains d'une poignée de professionnels, fussent-ils dotés de la meilleure volonté du monde.

   

    Source : Le Figaro
    Auteur : Yves de Kerdrel
    Date : 18 mars 2008

   

    

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Mardi 18 mars 2008

  

[ RIA Novosti - 17 mars 2008 ]

  

MOSCOU.  Des forces politiques influentes aux Etats-Unis ont intérêt à utiliser le scénario kosovar pour pousser la population du Tibet à lancer une lutte armée pour l'indépendance à la veille des J.O. de Pékin, estime Alexeï Maslov, sinologue et chef de chaire d'Histoire générale à l'Université de l'Amitié des peuples à Moscou.

"Des forces politiques influentes aux Etats-Unis (...) manipulent le mouvement indépendantiste des Tibétains pour empêcher le renforcement impétueux des positions géopolitiques de la Chine dans le monde", a estimé le chercheur dans un entretien accordé à RIA Novosti lundi.

Selon lui, de nombreux messages vidéo et audio parvenant de "Tibétains anonymes" depuis les lieux d'accrochages avec l'armée chinoise témoignent de la réalisation du "scénario kosovar".

"Les témoignages sur les violations des droits des Tibétains relayés par les médias occidentaux poursuivent le seul objectif d'exciter au maximum l'opinion mondiale et de parvenir à l'isolement international de la Chine à la veille des J.O. de Pékin", a indiqué l'expert.

La Chine fait l'objet de pressions de la part de médias internationaux et d'organisations de défenseurs des droits de l'homme pour accepter des négociations avec le soi-disant "gouvernement du Tibet exil" qui se trouve en Inde, a-t-il poursuivi.

"Le principal objectif des pressions internationales exercées sur Pékin consiste à obtenir de la Chine la reconnaissance de l'existence du problème d'un "territoire insurgé" qui exige une indépendance d'Etat envers la PRC", a indiqué le chercheur.

"A n'en pas douter, la reconnaissance par la Chine des droits du soi-disant "gouvernement tibétain en exil" à l'indépendance menacera l'intégrité territoriale de la République populaire et constituera un risque de répétition de la variante kosovare. La Chine ne l'admettra jamais", a ajouté le chercheur.

L'expert prédit que les Etats-Unis tenteront bientôt de faire voter par le congrès la décision de boycotter les Jeux olympiques de Pékin et de décréter des sanctions politiques contre la Chine comme un pays qui viole grossièrement les droits de l'homme. Il s'attend également à ce que les autorités officielles, pour combattre les tendances séparatistes dans le Tibet et les provinces chinoises voisines qui comptent d'importantes diasporas tibétaines, acceptent de faire des infusions financières massives dans le but d'élever le niveau de vie dans ces régions.

Selon les données officielles, les troubles qui ont éclaté dans le Tibet le 10 mars ont fait 13 morts civils. Les partisans du dalaï-lama évoquent 80 morts et 72 blessés.

   

   Source : RIA Novosti
   Date : 17 mars 2008

   

Voir également : Le dalaï-lama reçu à Washington (une courte vidéo sur lemonde.fr).
Le dalaï-lama s'exprime après les entretiens qu'il vient d'avoir avec George W. Bush, le 16 octobre 2007.

   

   

par Admin publié dans : RdP : Chine - Tibet
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Mardi 18 mars 2008

par Susan Abulhawa, écrivaine.

   

 [ Libération - 17 mars 2008 ]

  

    Quelle que soit l’ampleur de l’injustice commise à notre endroit, quel que soit l’enracinement de notre douleur dans le temps et dans le sol palestinien, il semble que le monde refuse toujours d’entendre notre voix et nous dénie toute existence historique, ne voyant en nous que des squatteurs, des terroristes, des créatures qui ne bénéficient pas du statut d’êtres humains et ne méritent ni leur propre terre ni leur patrimoine, qui n’ont pas le droit de se défendre ou de résister à l’oppression.

    La dernière en date des institutions qui contribuent à effacer plusieurs millénaires de notre culture et de notre histoire palestiniennes est le Salon du livre, organisé sous les auspices du ministère de la Culture français. Tous les ans, cette foire du livre met un pays à l’honneur et fait connaître ses auteurs contemporains. Cette année, le choix s’est porté sur Israël, un pays comptant soixante ans d’existence, créé sur la terre de la Palestine antique, avec une population venue d’ailleurs (Europe, ex-Union soviétique, Etats-Unis, Ethiopie, etc.) pour remplacer les Palestiniens qui, chassés de presque tout le pays, dépérissent, connaissent les conditions dégradantes des camps de réfugiés, sont soumis à une occupation militaire cruelle ou dispersés aux quatre vents.

    Catastrophique sur le plan des droits de l’homme, largement en tête pour ce qui concerne les violations flagrantes des lois internationales et des résolutions de l’ONU, Israël s’est emparé d’un pays jadis multiconfessionnel, multiethnique, multiculturel et en a fait un espace exclusivement réservé aux Juifs. Cet Etat, dont le système d’apartheid a été dénoncé par des autorités morales aussi incontestées que Desmond Tutu et Jimmy Carter, est la nation que la France a choisi d’honorer lors de son prestigieux Salon. Jusqu’à une date récente, je croyais que tout n’était pas perdu. Naïvement, je pensais que la France accueillerait favorablement notre histoire et présenterait mon livre, The Scar of David, d’autant plus que la traduction française (les Matins de Jénine, Buchet-Chastel) est sortie le 6 mars. Ce récit, je l’ai arraché au plus profond de notre âme angoissée pour faire entendre le cri primal d’une nation violée. Mais aucun Palestinien - et même aucun Israélo-Palestinien - n’a été invité à cette manifestation. J’y ai vu une injonction à ne pas y participer. Comment une telle chose est-elle possible ? Les organisateurs savent-ils qu’Israël est juché sur des villages palestiniens évacués ? Que les récoltes dont se nourrissent les Israéliens proviennent d’un sol fertilisé, enrichi par les dépouilles de mes ancêtres, que les arbres qui leur donnent leurs fruits ont été plantés par ces mêmes ancêtres, à commencer par mes grands-parents, et ainsi depuis des siècles, sinon des millénaires ?

    Indéniablement, je suis une fille de Jérusalem, bien qu’Israël ne voie pas en moi un être humain digne d’y vivre et d’y prospérer, à l’exemple de tous mes ancêtres. Les organisateurs du Salon du livre veulent-ils, à l’instar d’Israël, faire comme si la Palestine et les Palestiniens n’existaient pas, n’avaient jamais existé ? Savent-ils que Jésus était palestinien, et que la généalogie de nombreux chrétiens palestiniens remonte au Ier siècle ? Certains Palestiniens portent le nom de «Canaan». Aucun Israélien n’est aussi enraciné dans cette terre que cette famille Canaan dépossédée ! Est-il venu à l’esprit des organisateurs que les tribus hébraïques qui existaient en Palestine il y a trois mille ans sont plus sûrement mes ancêtres - si tant est qu’on puisse remonter aussi loin - que ceux des Juifs russes ou de n’importe quel groupe ethnique israélien importé ? A moins que le Salon du livre soit simplement complice des efforts incessants d’Israël pour débarrasser le monde de notre peuple, de notre mémoire, de notre culture, de notre histoire et de notre blessure béante ?

    Le monde a hurlé son mépris en apprenant que Mahmoud Ahmadinejad aurait exprimé le désir de rayer Israël de la carte. Pourtant, depuis soixante ans, Israël raye la Palestine de la carte, en mots et en actes. A chaque détour du chemin, il y a un mur, une balle, un barrage pour nier notre existence, nous affamer, nous humilier. La mort nous arrive constamment par la voie des airs et des mers, au moyen d’armes sophistiquées. Tous les espoirs, les rêves que nous pourrions entretenir sont étouffés dans des camps de réfugiés indignes d’accueillir des êtres humains, mais que notre peuple subit depuis plus d’un demi-siècle. Dans le monde entier, les voix de nos dirigeants, artistes, écrivains et activistes sont réduites au silence lorsque nous tentons de parler, de protester ou, dans notre agonie, de hurler à l’aide. Pourtant, notre mise à mort ne suscite pas l’indignation ; au contraire, on étouffe le récit de notre douleur, on nous empêche de la faire connaître dans une exposition telle que le Salon du livre ! Pourquoi ? Qu’avons-nous fait pour mériter un tel sort ? Qu’avons-nous fait à la France ou au monde pour que personne ne s’élève contre une telle injustice ? On nous a tout pris, on nous a arraché le cœur pour la simple raison que nous n’étions pas juifs !

    Quel a été notre crime pour que nous soyons à ce point exclus, forcés de négocier sans fin avec nos oppresseurs pour obtenir des droits élémentaires accordés au reste de l’humanité ? Pour qu’on nous traite de brutes lorsque nous osons rendre les coups ? Pourquoi personne ne veut-il entendre notre voix ? Quel espoir nous reste-t-il si même les amoureux des livres font comme si nous n’existions pas et n’avions pas, par conséquent, de récits dignes d’être lus ? J’ai toujours l’intention de me rendre à ce Salon. Je suppose que si les gamins palestiniens ont été assez courageux pour se battre avec des pierres contre des soldats armés de fusils et de tanks, je ne devrais pas avoir peur de me trouver confrontée à des hypocrites armés de livres et d’un programme douteux.

   

    Source : Libération
    Auteur : Susan Abulhawa
    Date : 17 mars 2008
    
    © Libération

   

  

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Lundi 17 mars 2008

par Michaël Parenti

   

[ Michel Collon ]

   

Un des meilleurs analystes de l'impérialisme US révèle les dessous du "mythe du Tibet", du Dalaï Lama et de certains aspects du bouddhisme... Comment vivait-on lorsque les moines dirigeaient le Tibet ? Quelle a vraiment été la politique de la Chine dans cette région ? Et celle de la CIA ?

   

   L’histoire du Christianisme, celle du Judaïsme, celle de l'Hindouisme et celle de l'Islam sont fortement marquées par la violence. A travers les âges, les religieux ont toujours invoqué un mandat divin pour massacrer des infidèles, des hérétiques, et même d'autres dévots au sein de leurs propres rangs. Certaines personnes soutiennent que le Bouddhisme est différent, qu'il se distingue nettement de la violence chronique des autres religions. Certes, pour certains praticiens à l’Ouest, le Bouddhisme est plus une discipline spirituelle et psychologique qu'une théologie au sens habituel. Il offre des techniques méditatives censées promouvoir la lumière et l'harmonie en soi. Mais à l’instar de n’importe quel autre système de croyance, le Bouddhisme ne doit pas être appréhendé uniquement par ses enseignements, mais aussi en fonction du comportement effectif de ses partisans.

   

Le bouddhisme est-il une exception ?

    Un regard sur l'histoire révèle que les organisations bouddhistes ne se sont pas abstenues d'actes violents si caractéristiques aux groupes religieux. Au Tibet, du début du dix-septième siècle jusqu’au sein du dix-huitième siècle, des sectes bouddhistes rivales se sont livrées à des affrontements armés et à des exécutions sommaires.1 Au vingtième siècle, en Thaïlande, en Birmanie, en Corée, au Japon, et ailleurs, des Bouddhistes se sont battus aussi bien entre eux qu’avec des non-bouddhistes. Au Sri Lanka, des batailles rangées au nom du Bouddhisme font partie de l'histoire cingalaise.2

    Il y a juste quelques années en Corée du Sud, des milliers de moines de l'ordre bouddhiste Chogye se sont battus entre eux à grand renfort de coup de poings, de pierres, de bombes incendiaires et de gourdins, dans des batailles rangées qui ont duré plusieurs semaines. Ils rivalisaient pour le contrôle de l'ordre, le plus grand en Corée du Sud, avec un budget annuel de 9,2 millions de dollars, auquel il faut ajouter des millions de dollars en biens immobiliers ainsi que le privilège d’appointer 1.700 moines à des devoirs divers. Les bagarres ont en partie détruit les principaux sanctuaires bouddhistes et ont fait des dizaines de blessés parmi les moines, dont certains sérieusement. Le public coréen manifesta son dédain envers les deux camps, estimant que quelque soit la clique de moines qui prendrait le contrôle, "elle utiliserait les dons des fidèles pour acquérir des maisons luxueuses et des voitures onéreuses".3

    Mais qu’en était-il du Dalaï-lama et du Tibet qu'il a présidé avant l'intervention chinoise en 1959 ? Il est largement répandu par beaucoup de dévots bouddhistes que l’ancien Tibet était un royaume consacré à la spiritualité, exempt de styles de vie égoïstes, de matérialisme vide et de vices corrupteurs qui infestent la société industrialisée moderne. Les mass media occidentaux, les livres de voyage, les romans et les films Hollywoodiens ont dépeint la théocratie tibétaine comme un véritable Shangri-La (paradis terrestre).

    Le Dalaï-lama, lui-même, a affirmé que "l'influence pénétrante du Bouddhisme" au Tibet, "au milieu des espaces grand ouverts d'un environnement non corrompu a eu pour effet de produire une société consacrée à la paix et à l'harmonie. Nous jouissions de la liberté et du contentement."4 Une lecture de l'histoire du Tibet suggère une image différente. Au treizième siècle, l'Empereur Kublai Khan a créé le premier Grand Lama, qui devait présider tous les autres lamas à l'instar d'un pape qui préside ses évêques. Plusieurs siècles plus tard, l'Empereur de Chine a envoyé une armée au Tibet pour soutenir le Grand Lama, un homme ambitieux de 25 ans, qui s'est alors donné le titre de Dalaï (Océan) lama, dirigeant de tout le Tibet. C'est tout à fait une ironie de l’histoire : le premier Dalaï-lama a été installé par une armée chinoise.

    Pour élever son autorité, le premier Dalaï-lama saisit les monastères qui n'appartenaient pas à sa secte et aurait détruit les écritures bouddhistes qui étaient en désaccord avec sa revendication à la divinité. Le Dalaï-lama qui lui a succédé a poursuivi une vie sybaritique, jouissant de la compagnie de beaucoup de maîtresses, faisant la fête avec des amis, et agissant entre autres façons considérées inconvenantes pour une divinité incarnée. Pour cela, il fut éliminé par ses prêtres. Durant 170 ans, malgré leur statut reconnu de dieu, cinq Dalaï-lama ont été assassinés par leurs grands prêtres ou par d'autres courtisans.5

   

Shangri-La (pour Seigneurs et Lamas)

    Les religions ont eu un rapport étroit non seulement avec la violence mais aussi avec l'exploitation économique. En effet, c'est souvent l'exploitation économique qui nécessite la violence. Tel était le cas avec la théocratie tibétaine. Jusque 1959, quand le Dalaï-lama a fini de présider le Tibet, la plupart de la terre arable était toujours organisée en domaines seigneuriaux travaillés par des serfs. Même un auteur sympathisant du vieil ordre admet que "bon nombre de domaines ont appartenu aux monastères et la plupart d'entre eux ont amassé d’immenses richesses.... De plus, certains moines et lamas individuellement ont pu accumuler une grande richesse par la participation active dans le commerce et le prêt d'argent."6 Le monastère de Drepung était un des plus grands propriétaires terriens dans le monde, avec ses 185 manoirs, 25.000 serfs, 300 grands pâturages et 16.000 bergers. La richesse des monastères est allée aux lamas ayant le grade le plus élevé, beaucoup d'entre eux étant les rejetons de familles aristocratiques.

    Les leaders séculiers firent aussi bien. Un exemple notable était le commandant en chef de l'armée tibétaine, qui possédait 4.000 kilomètres carrés de terre et 3.500 serfs. Il était aussi un membre du Cabinet intime du Dalaï-lama.7 Le vieux Tibet a été faussement représenté par certains de ses admirateurs Occidentaux comme "une nation qui n'a exigé aucune police parce que ses gens ont volontairement observé les lois du karma."8 En fait, il avait une armée professionnelle, bien que petite, qui a servi comme une gendarmerie en faveur des propriétaires pour maintenir l'ordre et traquer des serfs fugitifs.

    De jeunes garçons tibétains ont été régulièrement enlevés à leurs familles et emmenés dans les monastères pour être formés comme moines. Une fois là, ils étaient internés à vie. Tashì-Tsering, un moine, rapporte qu’il était courant que des enfants de paysans soient sexuellement maltraités dans les monastères. Lui-même était une victime de viol répété à partir de l’âge de neuf ans.9 Les domaines monastiques enrôlèrent de force des enfants de paysans aux fins de servitude perpétuelle comme domestiques, danseurs et soldats.

    Dans le vieux Tibet, il y avait un petit nombre de fermiers qui subsistaient comme une sorte de paysannerie libre, et, peut-être, en plus, 10.000 personnes qui composaient la classe moyenne constituée des familles de marchands, de commerçants et de petits négociants. Des milliers d'autres étaient des mendiants. Une petite minorité était des esclaves, la plupart du temps des domestiques qui ne possédaient rien. Leur descendance naissait dans l'esclavage.10 La plus grande partie de la population rurale - environ 700.000 sur une population totale évaluée à 1.250.000 - était des serfs. Les serfs et d'autres paysans vivaient généralement un peu mieux que les esclaves. Ils n’avaient pas de scolarité ni de soins médicaux. Ils passaient la plupart de leur temps à peiner pour les lamas de haut rang, ou pour une aristocratie foncière séculière. Leurs maîtres leur disaient quelle culture produire et quels animaux élever. Ils ne pouvaient pas se marier sans le consentement de leur seigneur ou lama. Et ils pouvaient facilement être séparé de leur famille s’il plaisait au propriétaire de les envoyer travailler dans un endroit éloigné.11

    Une femme de 22 ans, elle-même une serve fugitive rapporte : "De jolies filles de serfs étaient habituellement emmenées par le propriétaire comme domestiques de maison et utilisées comme il le souhaitait". Elles "étaient juste des esclaves sans droits".12 Les serfs devaient avoir une permission pour tous leurs déplacements. Les propriétaires terriens avaient l'autorité légale pour capturer ceux qui essayaient de fuir. Un serf fugitif de 24 ans a accueilli l'intervention chinoise comme "une libération". Il affirmait que pendant le temps où il était un serf, il était soumis à un travail dur incessant, à la faim et au froid, incapable de lire ou d'écrire et ne sachant rien du tout. Après sa troisième tentative de fuite ratée, il fût impitoyablement battu par les hommes du propriétaire terrien jusqu’à ce que le sang lui coule du nez et de la bouche ; puis, ils ont versé de l'alcool et de la soude caustique sur les blessures pour augmenter la douleur.13

    Les serfs étaient dans l’obligation de travailler à vie la terre du seigneur - ou la terre du monastère - sans être payés, de réparer les maisons du seigneur, de transporter sa récolte et de rassembler son bois de chauffage. Ils étaient aussi supposés fournir les animaux de transport et le transport sur demande.14 Ils étaient taxés sur le mariage, taxé sur la naissance de chaque enfant et sur chaque mort dans la famille. Ils étaient taxés sur la plantation d’un nouvel arbre dans leur terrain et sur la possession d’animaux. Il y avait des impôts pour les festivals religieux, pour le chant, la danse, le tambourinage et la sonnerie de cloche. Les gens étaient taxés quand ils étaient envoyés en prison et quand ils en sortaient. Ceux qui ne pouvaient pas trouver de travail étaient taxés pour être sans emploi et s'ils allaient dans un autre village à la recherche de travail, ils devaient payer un impôt de passage. Quand les gens ne pouvaient pas payer, les monastères leur prêtaient de l'argent à un taux d'intérêt de 20 à 50 pour cent. Certaines dettes étaient passées du père au fils et au petit-fils. Les débiteurs qui ne pouvaient pas honorer leurs obligations risquaient d’être réduits en esclavage, parfois pour le reste de leur vie.15

    Les enseignements religieux de la théocratie soutenaient cet ordre de classe. Le pauvre et l’affligé apprenaient qu'ils devaient supporter leurs ennuis à cause de leurs mauvaises manières dans des vies précédentes. Donc, ils devaient accepter la misère de leur existence présente comme une rédemption karmique et en prévision de ce que leur sort s'améliorerait une fois réincarné. Le riche et le puissant, bien sûr, considéraient leur bonne fortune comme une récompense, et une preuve tangible de leur vertu dans les vies passées et présentes.

   

Torture et Mutilation

    Au Tibet du Dalaï-lama, la torture et la mutilation - incluant l’énucléation, l’arrachage de la langue, le sectionnement du tendon du jarret et l’amputation - étaient des punitions favorites infligées aux serfs fugitifs et aux voleurs. En voyageant à travers le Tibet dans les années 1960, Stuart et Roma Gelder ont interviewé un ancien serf, Tsereh Wang Tuei, qui avait volé deux moutons appartenant à un monastère. Pour cela, il a eu les yeux énucléés et la main mutilée afin de ne plus pouvoir l’utiliser. Il explique qu'il n'est plus un Bouddhiste : "quand un saint lama leur a dit de m'aveugler, j'ai pensé qu'il n’y avait rien de bon dans la religion".16 . Bien qu’il était contraire aux enseignements bouddhistes de prendre la vie humaine, quelques contrevenants étaient sévèrement fouettés et ensuite "abandonnés à Dieu" dans la nuit glaciale pour y mourir. "Les parallèles entre le Tibet et l'Europe médiévale sont saisissantes", conclut Tom Grunfeld dans son livre sur le Tibet.17

    En 1959, Anna Louise Strong a visité une exposition d'équipement de torture qui avait été utilisé par les suzerains tibétains. Il y avait des menottes de toutes les tailles, y compris de petites pour des enfants, et des instruments pour couper le nez et les oreilles, pour énucléer les yeux et pour briser les mains. Il y avait des instruments pour couper les rotules et les talons, ou paralyser les jambes. Il y avait des fers chauds, des fouets et des instruments spéciaux pour éviscérer.18

    L'exposition a présenté des photographies et les témoignages des victimes qui avaient été aveuglées ou estropiées ou subi des amputations pour raison de vol. Il y avait le berger dont le maître lui devait un remboursement en yuan et du blé, mais a refusé de payer. Alors, il a pris une des vaches du maître ; pour cela, il eut les mains coupées. Un autre berger qui s'est opposé à ce que sa femme lui soit prise par son seigneur a eu les mains broyées. Il y avait les images d’activistes communistes dont le nez et la lèvre supérieure ont été coupées et celles d’une femme qui a été violée, et puis, dont le nez a été coupé en tranches.19

    D’anciens visiteurs du Tibet commentent le despotisme théocratique. En 1895, un anglais, le docteur A. L. Waddell, a écrit que la population était sous la "tyrannie intolérable de moines" et les superstitions diaboliques qu’ils avaient fabriquées pour terroriser les gens. En 1904, Perceval Landon a décrit l'autorité du Dalaï-lama comme "une machine d'oppression". À peu près au même moment, un autre voyageur anglais, le Capitaine W.F.T. O'Connor, a observé que "les grands propriétaires terriens et les prêtres .. exercent chacun dans leur domaine respectif un pouvoir despotique sans aucun appel", tandis que les gens sont "opprimés par une fabrique de prêtres et de monachisme des plus monstrueuses". Les dirigeants tibétains ont "inventé des légendes dégradantes et ont stimulé un esprit de superstition" parmi le peuple. En 1937, un autre visiteur, Spencer Chapman, a écrit, "le moine lamaïste ne passe pas son temps à administrer les gens ou à les éduquer…. Le mendiant sur le bord de la route n'est rien pour le moine. La connaissance est la prérogative jalousement gardée des monastères et est utilisée pour augmenter leur influence et leur richesse."20

   

Occupation et révolte

    Les communistes chinois ont occupé le Tibet en 1951, revendiquant la souveraineté sur ce pays. Le traité de 1951 prévoyait l'autonomie apparente sous l'autorité du Dalaï-lama, mais confiait à la Chine le contrôle militaire et le droit exclusif de conduire les relations avec l'étranger. Les Chinois disposaient aussi d’un rôle direct dans l'administration interne "pour promouvoir des réformes sociales". D'abord, ils réformèrent lentement, comptant surtout sur la persuasion comme tentative pour effectuer le changement. Parmi les premières réformes qu’ils ont appliquées, il y avait la réduction des taux d'intérêt usuraires et la construction de quelques hôpitaux et de routes. "Contrairement à la croyance populaire à l'Ouest", écrit un observateur, les Chinois "prirent soin de montrer du respect pour la culture et la religion tibétaines". Aucune propriété aristocratique ou monastique n'a été confisquée, et les seigneurs féodaux continuèrent à régner sur les paysans qui leur étaient héréditairement attachés."21

    Les seigneurs et les lamas tibétains avaient vu les Chinois aller et venir au cours des siècles et avaient joui de bonnes relations avec le Generalissimo Chiang Kaishek et son pouvoir réactionnaire sur la Chine avec le Kuomintang.22 L'approbation du gouvernement Kuomintang était nécessaire pour valider le choix du Dalaï-lama et du Panchen Lama. Quand le jeune Dalaï-lama a été installé à Lhassa, c’était avec une escorte armée des troupes chinoises et un ministre chinois conformément à la tradition vieille de plusieurs siècles. Ce qui contrariait les seigneurs et lamas tibétains, c’était que ces derniers chinois étaient des communistes. C'était seulement une question de temps, ils en étaient sûrs, avant que les Communistes ne commencent à imposer leurs solutions collectivistes égalitaires au Tibet.

    En 1956-57, des bandes armées tibétaines tendirent une embuscade à des convois de l'Armée Populaire de Libération chinoise. Le soulèvement reçut un appui important de la Central Intelligence Agency américaine (C.I.A.), comprenant un entraînement militaire, des camps d'appui au Népal et de nombreux ponts aériens.23 Pendant ce temps, aux Etats-Unis, la Société américaine pour une Asie libre, un front de la C.I.A., avait énergiquement fait la publicité de la cause de la résistance tibétaine avec le frère aîné du Dalaï-lama, Thubtan Norbu, qui jouât un rôle actif dans ce groupe. Le second frère aîné du Dalaï-lama, Gyalo Thondup, mis sur pied une opération de renseignements avec la C.I.A. en 1951. Il remit ça plus tard dans une unité de guérilla entraînée par la C.I.A. dont les recrues furent parachutées à nouveau au Tibet.24

    Beaucoup de commandos et d’agents tibétains que la C.I.A. avait déposé dans le pays étaient les chefs de clans aristocratiques ou les fils des chefs. Pour nonante pour cent d'entre eux, on n'en entendit jamais plus parler, selon un rapport de la C.I.A. elle-même, signifiant en cela qu’ils avaient probablement étaient capturés ou tués.25 "Beaucoup de lamas et de membres séculiers de l'élite et le gros de l'armée tibétaine ont rejoint le soulèvement, mais, en général, la population ne l'a pas fait, ce qui entraîna son échec", écrit Hugh Deane.26 Dans leur livre sur le Tibet, Ginsburg et Mathos arrivent à une conclusion semblable : "Autant qu'il peut être vérifié, la plupart du peuple de Lhassa et de la campagne attenante ne rejoignis pas le combat contre les Chinois, aussi bien quand il commença qu’au cours de son déroulement."27 Finalement, la résistance s’effondra.

   

Les communistes entrent

    Quels que furent les maux et les nouvelles oppressions introduits par les chinois au Tibet après 1959, ils ont supprimé l'esclavage et le système de servage de travail impayé et mirent un terme aux flagellations, aux mutilations et aux amputations comme méthodes de sanctions criminelles. Ils ont éliminé les nombreux impôts écrasants, commencé des projets de grands travaux et ont énormément réduit le chômage et la mendicité. Ils ont instauré l'éducation laïque, brisant ainsi le monopole de l'éducation des monastères. Ils ont mis en place la distribution d'eau courante et d'électricité dans Lhassa.28

    Heinrich Harrer (il fut ultérieurement révélé que Harrer avait été un sergent dans les SS d'Hitler) a écrit un best-seller racontant ses expériences au Tibet et qui a été montré dans un film populaire de Hollywood. Il rapporta que les Tibétains qui ont résisté aux Chinois "étaient principalement les nobles, les semi-nobles et les lamas ; ils ont été punis en étant contraint de devoir exécuter les tâches les plus humbles, comme travailler sur des routes et des ponts. Ils furent encore plus humiliés par le fait de devoir nettoyer la ville avant l’arrivée des touristes". Ils ont aussi dû vivre dans un camp à l'origine réservé aux mendiants et aux vagabonds.29

    En 1961, les Chinois ont exproprié les propriétés foncières tenues par les seigneurs et les lamas et ont réorganisé les paysans en centaines de communes. Ils distribuèrent des centaines de milliers d'acres à des fermiers locataires et à des paysans sans terre. Les troupeaux qui appartenaient auparavant à la noblesse ont été rendu à des collectifs de bergers pauvres. Des améliorations ont été faites dans la reproduction du bétail et des nouvelles variétés de légumes et des nouvelles souches de blé et d'orge ont été introduites ; avec des améliorations en matière d'irrigation, tout cela aurait mené à une augmentation de la production agraire.30

    Beaucoup de paysans sont restés aussi religieux qu’avant, donnant l'aumône au clergé. Mais les nombreux moines qui avaient été enrôlés de force dans les ordres religieux quand ils étaient enfants étaient maintenant libres de renoncer à la vie monastique, ce que des milliers ont fait, particulièrement les plus jeunes. Le clergé restant a vécu sur des bourses modestes dispensées par le gouvernement et sur le revenu supplémentaire gagné en officiant des services de prière, des mariages et des obsèques.31

    Tant le Dalaï-lama que son conseiller et frère le plus jeune, Tendzin Choegyal, ont prétendu que "plus de 1,2 millions de Tibétains sont morts en conséquence de l'occupation chinoise."32 Mais le recensement officiel de 1953 - six ans avant les sévères mesures chinoises - a enregistré la population entière résidant au Tibet au nombre de 1.274.000.33 D'autres comptes de recensement évaluent la population tibétaine ethnique dans le pays à environ deux millions. Si les Chinois avaient tué 1,2 millions de Tibétains au début des années 1960, alors des villes entières et d’importantes parties de la campagne, en fait presque tout le Tibet, auraient été dépeuplé, transformé en un champ de batailles parsemé de camps de la mort et de charniers - dont nous n'avons vu aucune preuve. Les minces forces armées chinoises présentes au Tibet n'étaient pas assez importantes pour regrouper, pourchasser et exterminer autant de personnes même si elles y avaient consacré tout leur temps en ne faisant rien d'autre.

    Les autorités chinoises reconnaissent "des erreurs", particulièrement pendant la Révolution Culturelle en 1966-76 quand la persécution religieuse a atteint une haute vague tant en Chine qu'au Tibet. Après le soulèvement à la fin des années 1950, des milliers de Tibétains ont été incarcérés. Pendant le Grand bond en avant, la collectivisation obligatoire et l'agriculture de grain ont été imposées à la paysannerie, parfois avec un effet désastreux. À la fin des années 1970, la Chine a commencé à relâcher le contrôle sur le Tibet "et a essayé de réparer certains des dégâts provoqué pendant les deux décennies précédentes."34

    En 1980, le gouvernement chinois a amorcé des réformes censément conçues pour accorder au Tibet un degré plus grand d'autonomie et d'auto-administration. Les Tibétains seraient dès lors autorisé à cultiver des parcelles privées, à vendre leurs surplus de moisson, à décider eux-mêmes quel produit cultiver et à garder des yaks et des moutons. La communication avec le monde extérieur était de nouveau permise et les contrôles aux frontières furent facilités pour permettre aux Tibétains de visiter des parents exilés en Inde et au Népal.35

    Dans les années 1990, les Hans, le plus grand groupe ethnique comprenant plus de 95 pour cent de la population énorme de la Chine, ont commencé à se déplacer en nombre substantiel au Tibet et dans diverses provinces occidentales. Dans les rues de Lhassa et de Shigatse, les signes de la prééminence han sont aisément visibles. Les Chinois dirigent les usines et beaucoup des magasins et des stands de vente. De grands immeubles de bureaux et de grands centres commerciaux ont été construits avec des fonds qui auraient été mieux dépensés pour des usines de traitement d'eau et des logements. Les cadres chinois au Tibet ont souvent considéré leurs voisins tibétains comme arriérés et paresseux, ayant besoin d'un développement économique et d'une "éducation patriotique". Pendant les années 1990, des employés du gouvernement tibétain soupçonnés d'entretenir des sympathies nationalistes ont été licenciés et des campagnes ont été lancées pour discréditer le Dalaï-lama. Des Tibétains ont, selon certaines sources, été arrêtés, emprisonnés et soumis au travail obligatoire pour avoir mené des activités séparatistes et s'être engagé dans "la subversion" politique. Certaines des personnes appréhendées ont été retenues en détention administrative sans eau et alimentation adéquates, sans couvertures, sujettes à des menaces, des coups et d'autres mauvais traitements.36

    Les règlements de planning familial chinois permettent une limite de trois enfants par familles tibétaines. (Pendant des années, les familles hans étaient soumises à la limite de l’enfant unique) Si un couple dépasse la limite, les enfants en excès peuvent être interdits d'accès à la garderie subventionnée, aux services médicaux, au logement et à l'éducation. Ces pénalités ont été appliquées de manière irrégulière et varièrent selon le district. Par ailleurs, l'histoire, la culture et la religion tibétaines sont négligées dans les écoles. Les matériels pédagogiques, quoique traduits en tibétain, se concentrent sur l'histoire et la culture chinoises.37

   

Élites, émigrés et la C.I.A.

    Pour les lamas et les seigneurs riches, l'intervention communiste était une calamité. La plupart d'entre eux se sont enfuis à l'étranger, ainsi fît le Dalaï-lama lui-même, qui a été aidé dans sa fuite par la C.I.A. Certains ont découvert avec horreur qu'ils devraient travailler pour vivre. Pourtant, pendant les années 1960, la communauté tibétaine en exil a secrètement empoché 1,7 millions de $ par an provenant de la C.I.A. selon des documents rendus publics par le Département d'Etat en 1998. Une fois que ce fait a été rendu public, l'organisation du Dalaï-lama lui-même a publié une déclaration admettant qu'il avait reçu des millions de dollars de la C.I.A. pendant les années 1960 pour envoyer des escadrons armés d'exilés au Tibet pour saper la révolution maoïste. Le revenu annuel du Dalaï-lama dispensé par le C.I.A. était de 186.000 $. Les services secrets indiens l'ont aussi financé ainsi que d'autres exilés tibétains. Il a refusé de dire si lui ou ses frères travaillaient pour la C.I.A. L'agence s’est aussi abstenue de faire des commentaires.38

    En 1995, le News & Observer de Raleigh en Caroline du Nord, a publié en couverture une photographie couleur montrant le Dalaï-lama recevant l’accolade du sénateur Républicain réactionnaire Jesse Helms, sous le titre "le Bouddhiste fascine le Héros des droits religieux".39 En avril 1999, avec Margareth Thatcher, le Pape Jean Paul II et George Bush premier, le Dalaï-lama a lancé un appel au gouvernement britannique afin qu'il libère Augusto Pinochet, l'ancien dictateur fasciste du Chili et un client de longue date de la C.I.A. et qui avait été appréhendé alors qu'il était en visite en Angleterre. Il a vivement recommandé que Pinochet ne soit pas forcé d'aller en Espagne où il était requis par un juge espagnol pour passer en justice pour des crimes contre l'humanité.

    Aujourd'hui, surtout via la National Endowment for Democracy (NED) et d'autres canaux qui sonnent plus respectablement que la C.I.A., le Congrès US continue d'allouer 2 millions de $ par an aux Tibétains en Inde, plus quelques millions complémentaires pour "des activités démocratiques" dans la communauté d'exil tibétaine. Le Dalaï-lama obtient aussi de l'argent du financier George Soros, qui dirige Radio Free Europe/Radio Liberty, la radio créée par la C.I.A., ainsi que d'autres instituts.40

   

La question de la culture

    On nous a dit que quand le Dalaï-lama gouvernait le Tibet, le peuple vivait dans une symbiose satisfaisante et tranquille avec leurs seigneurs monastiques et séculiers, selon un ordre social fondé sur une culture profondément spirituelle et non violente inspirée par des enseignements religieux humains et pacifiques. La culture religieuse tibétaine était le ciment social et le baume réconfortant qui maintenaient les lamas riches et les paysans pauvres liés spirituellement et … pour soutenir ces prosélytes qui considèrent le vieux Tibet comme un modèle de pureté culturelle, un paradis terrestre.

    On peut se rappeler les images idéalisées de l'Europe féodale présentées par des catholiques conservateurs contemporains comme G. K. Chesterton et Hilaire Belloc. Pour eux, la chrétienté médiévale était un monde de paysans satisfaits vivant dans un lien spirituel profond avec leur Église, sous la protection de leurs seigneurs.41 A nouveau, nous sommes invités à accepter une culture particulière selon ses propres canons, qui signifie l'accepter tel qu'elle est présentée par sa classe privilégiée, par ceux du sommet qui en ont profité le plus. L'image du Shangri-La du Tibet n'a pas plus de ressemblance avec la réalité historique que ne l'a l'image idéalisée de l'Europe médiévale.

    Quand il est vu dans toute son effroyable réalité, le vieux Tibet confirme que la culture n’est absolument pas neutre. La culture peut faire office de couverture de légitimation à une foule de graves injustices, bénéficiant à une portion de la population d’une société au grave détriment d’autres segments de cette population. Dans le Tibet théocratique, les intérêts dominants manipulaient la culture traditionnelle pour consolider leur richesse et leur pouvoir. La théocratie assimilait les pensées et les actions rebelles à des influences sataniques. Elle propageait la supposition générale de la supériorité du seigneur et de l’infériorité du paysan. Le riche était représenté comme méritant sa belle vie et le pauvre comme méritant sa misérable existence, le tout codifié en enseignements à propos de la succession karmique des vertus et des vices issus de vies passées et présenté comme l’expression de la volonté de Dieu.

    Il pourrait être dit que nous, citoyens du monde laïc moderne, ne pouvons pas saisir les équations du bonheur et de la douleur, le contentement et la coutume qui caractérisent des sociétés plus traditionnellement spirituelles. Cela peut être vrai et cela peut expliquer pourquoi certains d'entre nous idéalisent de telles sociétés. Mais tout de même, un œil énucléé est un œil énucléé, une flagellation est une flagellation, et l'exploitation oppressante des serfs et des esclaves est toujours une injustice de classe brutale quels que soient ses emballages culturels. Il y a une différence entre un lien spirituel et un esclavage humain, même quand tous les deux existent côte à côte.

    Bon nombre de Tibétains ordinaires souhaitent le retour du Dalaï-lama dans leur pays mais il apparaît que relativement peu souhaite un retour à l’ordre ancien qu’il représente. Une histoire publiée en 1999 dans le "Washington Post" note qu’il continue à être révéré au Tibet, mais …

    ... peu de Tibétains accueilleraient un retour des clans aristocratiques corrompus qui se sont enfuis avec lui en 1959, et cela comprend la plus grande partie de ses conseillers. Beaucoup de fermiers tibétains, par exemple, n'ont aucun intérêt à recéder la terre qu'ils ont gagnée pendant la réforme agraire que la Chine a imposée aux clans. Les anciens esclaves du Tibet disent qu'ils, eux aussi, ne veulent pas que leurs anciens maîtres reviennent au pouvoir.

    "J'ai déjà vécu cette vie une fois auparavant", a dit Wangchuk, un ancien esclave de 67 ans qui portait ses meilleurs vêtements pour son pèlerinage annuel vers Shigatse, un des sites les plus saints du Bouddhisme tibétain. Il a dit qu'il vénérait le Dalaï-lama, mais a ajouté, "je ne peux pas être libre sous le communisme chinois, mais je suis dans de meilleures conditions que quand j'étais un esclave."42

    Kim Lewis qui a étudié les méthodes de guérison avec un moine bouddhiste à Berkeley en Californie a eu l’occasion de parler longuement avec plus d’une dizaine de femmes tibétaines qui vivaient dans le bâtiment du moine. Quand elle demanda comment elles se sentaient à l’idée de retourner dans leur pays d’origine, le sentiment était unanimement négatif. Au début, Lewis pensait que leur répugnance avait un rapport avec l’occupation chinoise mais elles l’informèrent vite qu’il en était tout autrement. Elles dirent qu’elles étaient extrêmement reconnaissante "de ne pas avoir du se marier à 4 ou 5 hommes, de ne pas devoir être enceinte presque tout le temps", ou de devoir supporter des maladies sexuellement transmissibles contractées par un mari errant. Les plus jeunes femmes "étaient enchantées de recevoir une éducation et ne voulaient absolument rien à voir avec une quelconque religion, et se demandaient pourquoi les Américains étaient si naïfs". Elles racontèrent les histoires des épreuves de leur grand-mère avec des moines qui les utilisaient comme "épouses de sagesse", leur disant "qu’elles gagneraient énormément de mérites en fournissant les ‘moyens de l’éblouissement’ – après tout, Buddha avait besoin d’être avec une femme pour atteindre l’illumination".

    Les femmes interviewées par Lewis parlèrent avec amertume au sujet de la confiscation de leurs jeunes garçons par les monastères au Tibet. Quand un enfant criait après sa mère, il lui était dit "Pourquoi la réclames-tu, elle t’a abandonné – elle est juste une femme." Parmi les autres problèmes, il y avait notamment "l’homosexualité endémique dans la secte Gelugpa. Tout n’était pas parfait au Shangri-la", opine Lewis."43

    Les moines qui ont obtenu l’asile politique en Californie ont fait une demande pour obtenir la sécurité sociale. Lewis, elle-même une partisane pendant un temps, les a aidé pour les documents administratifs. Elle observe qu’ils continuent à recevoir des chèques de la sécurité sociale d’un montant de 550 à 700 dollars par mois avec Medicare et MediCal. En plus, les moines résident sans payer de loyer dans d’agréables appartements équipés. "Ils ne paient aucune charge, ils ont l’accès gratuit à internet avec des ordinateurs mis à leur disposition, ainsi que des fax, des téléphones fixes et portables et la télévision câblée." En plus, ils reçoivent un traitement mensuel de leur ordre. Et le centre dharma prend une collection spéciale de ses membres (tous américains), distinct de leurs devoirs de membres. Certains membres effectuent avec passion les tâches ménagères pour les moines, notamment les courses chez l’épicier, l’entretien de leurs appartements et leurs toilettes. Ces même saints hommes "ne voient aucun problème à critiquer l’obsession des Américains pour les choses matérielles".44

    Soutenir le renversement de la vieille théocratie féodale par la Chine ne signifie pas applaudir à tout ce que fait l'autorité chinoise au Tibet. Ce point est rarement compris par les adhérents du Shangri-La aujourd'hui à l'Ouest.

    L'inverse est aussi vrai. Dénoncer l'occupation chinoise ne signifie pas que nous devons idéaliser l'ancien régime féodal. Une complainte commune parmi les prosélytes bouddhistes à l'Ouest est que la culture religieuse du Tibet est sapée par l’occupation. Cela semble vraiment être le cas. Nombre de monastères sont fermés et la théocratie est passée dans l’histoire. Ce que je mets en doute ici est la nature soi-disant admirable et essentiellement spirituelle de cette culture d'avant l'invasion. En bref, nous pouvons préconiser la liberté religieuse et l'indépendance pour le Tibet sans devoir embrasser la mythologie d'un Paradis Perdu.

    Finalement, il devrait être noté que la critique posée ici ne doit pas être considérée comme une attaque personnelle contre le Dalaï-lama. Quel que soit ses associations passées avec la C.I.A. et certains réactionnaires, il parle souvent de paix, d'amour et de non-violence. Et il ne peut lui-même être réellement blâmé pour les abus de l’ancien régime, n’ayant que 15 ans quand il s’enfuit en exil. En 1994, dans une interview avec Melvyn Goldstein, il dit en privé qu'il était depuis sa jeunesse en faveur de la construction d'écoles, "de machines" et de routes dans son pays. Il prétend qu'il pensait que la corvée (travail forcé non payé d’un serf au profit du seigneur) et certains impôts imposés aux paysans étaient "extrêmement mauvais". Et il n'aimait pas la façon dont les gens étaient surchargés avec des vieilles dettes parfois transmises de génération en génération.45 En outre, il propose maintenant la démocratie pour le Tibet, caractérisée par une constitution écrite, une assemblée représentative et d'autres attributs démocratiques essentiels.46

    En 1996, le Dalaï-lama a fait un communiqué qui a du avoir un effet dérangeant dans la communauté en exil. Il dit en partie ceci :

    De toutes les théories économiques modernes, le système économique marxiste est fondé sur des principes moraux, tandis que le capitalisme n’est fondé que sur le gain et la rentabilité. Le marxisme est basé sur la distribution de la richesse sur une base égale et sur l'utilisation équitable des moyens de production. Il est aussi concerné par le destin des travailleurs - qui sont la majorité - aussi bien que par le destin d'entre ceux qui sont défavorisés et dans le besoin, et le marxisme se soucie des victimes de minorités exploitées. Pour ces raisons, le système m'interpelle et il semble juste ... Je me considère moi-même comme demi-marxiste et demi-bouddhiste.47

    Et plus récemment, en 2001, en visitant la Californie, il a fait remarquer que "le Tibet, matériellement, est très, très en arrière. Spirituellement, il est tout assez riche. Mais la spiritualité ne peut pas remplir nos estomacs."48 Voici un message qui devrait être pris en compte par les prosélytes bouddhistes bien alimentés en Occident qui dissertent avec nostalgie sur le vieux Tibet.

    Ce que j'ai essayé de défier, ce sont le mythe du Tibet, l'image du Paradis perdu d'un ordre social qui, en fait, n’était rien de plus qu'une théocratie rétrograde de servage et de pauvreté, où une minorité privilégiée vivait richement et puissamment au prix du sang, de la sueur et des larmes de la majorité. On est loin du Shangri-la.

   

Notes :

1. Melvyn C. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon : China, Tibet, and the Dalai Lama (Berkeley : University of California Press, 1995), 6-16.

2. Mark Juergensmeyer, Terror in the Mind of God, (Berkeley : University of California Press, 2000), 113.

3. Kyong-Hwa Seok, "Korean Monk Gangs Battle for Temple Turf", San Francisco Examiner, December 3, 1998.

4. Dalai Lama quoted in Donald Lopez Jr., Prisoners of Shangri-La : Tibetan Buddhism and the West (Chicago and London : Chicago University Press, 1998), 205.

5. Stuart Gelder and Roma Gelder, The Timely Rain : Travels in New Tibet (New York : Monthly Review Press, 1964), 119, 123.

6. Pradyumna P. Karan, The Changing Face of Tibet : The Impact of Chinese Communist Ideology on the Landscape (Lexington, Kentucky : University Press of Kentucky, 1976), 64.

7. Gelder and Gelder, The Timely Rain, 62 and 174.

8. As skeptically noted by Lopez, Prisoners of Shangri-La, 9.

9. Melvyn Goldstein, William Siebenschuh, and Tashì-Tsering, The Struggle for Modern Tibet : The Autobiography of Tashì-Tsering (Armonk, N.Y. : M.E. Sharpe, 1997).

10. Gelder and Gelder, The Timely Rain, 110.

11. Anna Louise Strong, Tibetan Interviews (Peking : New World Press, 1929), 15, 19-21, 24.

12. Quoted in Strong, Tibetan Interviews, 25.

13. Strong, Tibetan Interviews, 31.

14. Melvyn C. Goldstein, A History of Modern Tibet 1913-1951 (Berkeley : University of California Press, 1989), 5.

15. Gelder and Gelder, The Timely Rain, 175-176; and Strong, Tibetan Interviews, 25-26.

16. Gelder and Gelder, The Timely Rain, 113.

17. A. Tom Grunfeld, The Making of Modern Tibet rev. ed. (Armonk, N.Y. and London : 1996), 9 and 7-33 for a general discussion of feudal Tibet; see also Felix Greene, A Curtain of Ignorance (Garden City, N.Y. : Doubleday, 1961), 241-249; Goldstein, A History of Modern Tibet 1913-1951, 3-5; and Lopez, Prisoners of Shangri-La, passim.

18. Strong, Tibetan Interviews, 91-92.

19. Strong, Tibetan Interviews, 92-96.

20. Waddell, Landon, and O'Connor are quoted in Gelder and Gelder, The Timely Rain, 123-125.

21. Goldstein, The Snow Lion and the Dragon, 52.

22. Heinrich Harrer, Return to Tibet (New York : Schocken, 1985), 29.

23. See Kenneth Conboy and James Morrison, The CIA's Secret War in Tibet (Lawrence, Kansas : University of Kansas Press, 2002); and William Leary, "Secret Mission to Tibet", Air & Space, December 1997/January 1998.

24. On the CIA's links to the Dalai Lama and his family and entourage, see Loren Coleman, Tom Slick and the Search for the Yeti (London : Faber and Faber, 1989).

25. Leary, "Secret Mission to Tibet".