Extrait de l'intervention de François Heisbourg, lors de l'émission de France Culture L'esprit Public du samedi 19 août 2007. L'émission, animée
par Philippe Meyer, était consacrée à la politique de défense. Il était entouré de Max Gallo, de Jean-Louis Bourlange et d'Yves Michaud.
François Heisbourg est un spécialiste des questions stratégiques et de défense. Il préside l’International Institute for Strategic Studies de
Londres, le Centre de politique de sécurité de Genève, et travaille à la Fondation pour la recherche stratégique. Pour cette Fondation, il vient de codiriger un ouvrage collectif, L’annuaire
stratégique et militaire. 2006-2007, aux éditions Odile Jacob. Il est également l'auteur du livre L'épaisseur du monde, aux éditions Stock, sorti en janvier 2007.
On peut écouter l'émission dans son intégralité : La politique de défense (durée : env. 60 mn)
"François Heisbourg ― Les Etats-Unis exercent une puissance
hégémonique qui est probablement sans équivalent dans l’histoire. Plus de la moitié des dépenses militaires mondiales sont assurées par les seuls Etats-Unis. C’est une proportion qui est
littéralement sans précédent. Et pourtant, les Etats-Unis, devenus si l’on en croit Hubert Védrine en 98 « hyperpuissance » sont rigoureusement incapables de structurer le système
international. Ce n’est pas seulement qu’ils sont incapables d’assurer la sécurité fusse même à l’intérieur de la fameuse zone verte au cœur de Bagdad, ils sont tout simplement incapables de
servir de pivot au monde.
C’est que la puissance d’un Etat, fut-il le plus puissant d’entre eux, se heurte désormais à un mode de fonctionnement de notre planète qui ne se prête
plus à l’exercice hégémonique, parce que les solidarités transfrontières existent, parce qu’il y a des acteurs non-étatiques qui ont pris de l’importance, parce que la densité des liens qui sont
tissés, liens de tous ordres, économiques, culturels, politiques, stratégiques et ainsi de suite, est telle que la simplicité brutale de l’exercice hégémonique d’Etat se heurte dorénavant à des
limites.
Cela ne veut pas dire que le monde ne va pas être brutal, violent et extraordinairement dangereux.
Max Gallo ― D’où la conclusion à votre livre l’Épaisseur du monde : Hégémonie improbable, anarchie possible.
Ce titre que vous donnez est tout à fait significatif de l’état du monde. Mais est-ce que l’hégémonie improbable que nous constatons pour les Etats-Unis, ne permet tout de même pas qu’une
puissance ou hyperpuissance, pour parler comme Hubert Védrine qui, vous l’avez dit a un budget militaire qui équivaut pratiquement à celui de toutes les autres puissances réunies, d’avoir la
capacité de l’initiative ? Car, et c’est bien là la question : elle est à la fois incapable de stabiliser le monde, mais elle a la capacité de le
déstabiliser.
Est-ce que ce n’est pas une illusion, une facilité de dire que l’hégémonie est improbable alors que la grande puissance est, en fonction de
ses dirigeants, de ses orientations, capable de renverser l’échiquier ?
François Heisbourg ― L’exercice négatif de la puissance est tout à fait à l’ordre du jour. Il est tout à fait possible de casser, et la capacité de
casser, elle, elle se répand très largement. Celle des Etats-Unis, est pour les raisons qui viennent d’être dites est plus grande que d’autres.
[…]
Jean-Louis Bourlange ― Pour rester sur le chapitre des Etats-Unis, j’aimerais bien savoir comment vous percevez l’évolution de l’opinion publique
américaine sur la place des Etat-Unis, son rôle, sa destinée de moins en moins manifeste sur une scène internationale aussi mouvante, complexe et troublée que vous définissez.
Je ne parle pas seulement du bourbier irakien, sur lequel on voit bien que chacun est embarrassé, mais plus profondément, je voudrais vous poser trois
questions qui pourraient être une mesure de l’opinion américaine. D’abord est-ce que les américains restent convaincus que la lutte contre le terrorisme est une guerre de caractère classique qui
peut être gagnée comme on gagne une guerre, ou est-ce qu’ils n’ont pas perçu, à travers leur déconvenue irakienne que c’était de toute autre chose qu’il s’agissait ; deuxièmement, et cela
rejoint la question de Max Gallo, s’ils perçoivent qu’ils ne peuvent plus agir seuls et qu’ils doivent reconstituer des alliances, contrairement à l’idée qui avait prévalu au lendemain de la
destruction des deux tours, où la coalition c’était simplement une agrégation de pays autour d’un objectif défini exclusivement par les Etats-Unis ; et troisièmement, est-ce que vous estimez
qu’ils reviennent […]sur l’idée que les Etats-Unis avaient pour vocation de diffuser un modèle démocratique.
Ce sont trois des paramètres qui ont caractérisé la politique américaine. Où en est-on dans l’opinion du pays ?
François Heisbourg ― Trois fortes questions…
La première, le traumatisme du 11 septembre n’a réellement pas disparu, et le sentiment de vulnérabilité, le sentiment que cela
pourrait recommencer reste très fort, donc l’impératif dit de sécurité nationale va continuer à s’imposer très lourdement même si les élites et en grande partie la population a pris beaucoup de
champ par rapport au concept de la guerre mondiale contre le terrorisme, la fameuse GWOT [Great War On Terror – Ndr ], puisque le terrorisme est davantage comme le crime plutôt que comme
la guerre traditionnelle, parce qu’il n’a ni début ni fin, qu’on n’a pas affaire à un adversaire avec lequel on puisse signer un armistice.
L’impératif sécuritaire reste très fort, et de plus, les Etat-Unis sont en train de vivre une vraie débâcle : l’affaire
irakienne, c’est une débâcle, une catastrophe, la seule question étant maintenant pour les américains, de savoir s’il faut prendre acte de la catastrophe en se retirant maintenant, ou s’il faudra
prendre acte de la catastrophe un peu plus tard, en se retirant plus tard, au risque d’avoir une catastrophe plus grande encore. Dans ces conditions je suis très pessimiste sur la façon dont sera
envisagé en 2008 ou en 2009, soit sous l’actuel président, soit sous son successeur, la façon de gérer un Iran qui serait en train de franchir le seuil nucléaire. Je suis convaincu précisément
parce que les Etat-Unis se sentent dans un état d’immense faiblesse à la suite de la mésaventure irakienne, qu’ils ressentiront une obligation de frapper sur l’Iran pour restaurer leur
crédibilité, ce qui n’aurait probablement pas été le cas si tout cela s’était passé il y a dix ans.
Deuxième chose, l’affaire des alliances. Certes, il y avait une vraie préférence chez les néo-conservateurs républicains en 2001-2002 pour une politique
nous sommes essentiellement seuls et qui nous aime nous suive. Mais il y avait aussi l’exemple d’un homme comme Donald Rumsfeld, qui n’était pas un néo-conservateur, mais plutôt un
archéo-conservateur, qui trois jours après le 11 septembre avait dit : the mission determines the coalition — c’est la mission qui détermine la coalition. Ce n’était pas l’énoncé d’un
vœu, c’était un constat. Il avait raison, car les crises se suivent et ne se ressemblent pas. Le temps de alliances territorialement circonscrites, avec un partage illimité des conséquences
naissant de la mise en œuvre des garanties de sécurité et de défense, c’était le cas de l’OTAN pendant la guerre froide, ce temps est terminé. Ça n’empêche pas que l’équipe future, qu’elle soit
républicaine ou démocrate cherchera probablement beaucoup plus que les néo-conservateurs de l’administration Bush à travailler avec des partenaires plutôt que sans eux, et a fortiori contre
eux.
La troisième chose, […] la diffusion militante de la démocratie. Du côté démocrate, ce que je trouve très impressionnant, et quelque part
inquiétant, c’est que nous avons des penseurs, notamment des anciens de l’équipe Clinton à la Maison-blanche, comme Ivo Daalder, l’ancien responsable des affaires stratégiques au
Conseil national de sécurité sous Clinton, qui avec d’autres, est en train d’élaborer le concept de « Concert des démocraties ». Il s’agit d’organiser le monde autour d’un camp des
démocraties, un peu à la manière de la réunion organisée par Madame Albright, en 98-99, lorsqu’elle était Secrétaire d’Etat,
réunion à laquelle avait refuser d’aller Hubert Védrine (je trouve qu’il n’a pas eu forcément tort…).
[…]
Tout en disant nous ferons cela avec nos partenaires et en respectant les Nations-Unies, l’idée était : les Etats-Unis peuvent prendre
le leadership et les gens vont s’organiser autour des Etats-Unis.
[…]
Ce qui m’inquiète, au delà de savoir si c’et une bonne ou une mauvaise nouvelle dans l’absolu, c’est tout simplement que si c’est ça
que ferait Madame Clinton ou Monsieur Obama, si l’un ou l’autre était élu président démocrate des Etats-Unis, on aurait deux ou trois années très difficiles pendant lesquelles les américains
tenteraient de réimposer une sorte d’ordre du monde, échoueraient naturellement devant l’épaisseur du monde, avec, en résultante, la probabilité d’une très grande désaffection entre les
Etats-Unis et leurs partenaires. Non pas un désaccord spécifique, comme on l’a vécu sur l’Irak, mais un désaccord beaucoup plus large concernant la vision que l’on peut avoir du
monde. "