Que pèse la connaissance économique face à la puissance des lobbies ?
« Les économistes adeptes du libre échange ont commis trois grandes erreurs. Ils confondent l’arbitrage des coûts du travail à travers les
frontières avec le libre échange, alors qu’en fait rien n’est échangé. Ils ont oublié deux conditions requises pour que la théorie classique du libre échange basée sur l’avantage comparatif reste
valide. Ils ignorent les derniers développements théoriques montrant que cette thèse n’a jamais été juste, même lorsque les conditions qu’elle présuppose existaient
encore. » Analyse de Paul Craig Roberts.
Le 8 décembre dernier, des agences de presse chinoises et françaises ont rapporté que l'Iran avait cessé de facturer en dollars ses exportations de pétrole.
Les Américains n’ont plus accès à ce genre de nouvelles depuis que l'indépendance de la presse a été détruite aux Etats-Unis dans les années 1990, lorsque Rupert
Murdoch a persuadé le gouvernement Clinton et ses appuis au Congrès d’autoriser la monopolisation de presse par une poignée d’entreprises géantes.
Le ministre de pétrole iranien, Gholam Hossein Nozari, a déclaré : « Le dollar est une monnaie peu fiable parce qu’elle a tendance à se dévaluer et que cela entraîne
des pertes pour les pays exportateurs ». L'Iran a proposé à tous les pays de l’OPEP de cesser d’accepter le dollar américain. Comme les producteurs des émirats et les Saoudiens ont déjà décidé de
réduire leurs réserves en dollars, les Etats-Unis pourraient eux-mêmes avoir à payer leurs importations d'énergie en euros ou en yen.
Au Venezuela, Chavez, qui a échappé à un coup d'état mené par les Etats-Unis et qui reste probablement une cible d’attentat, pourrait suivre l’exemple. Poutine,
agacé de voir les efforts que font les Etats-Unis pour tenter d’encercler la Russie, pourrait jeter les exportations de pétrole russe à un assaut symbolique contre le dollar.
Si l’assaut est symbolique, ce n’est pas parce que le dollar est la monnaie de réserve qui doit être utilisée pour facturer les exportations de pétrole. C’est
l’inverse. Les exportations de pétrole sont facturées en dollars, parce que le dollar est la monnaie de réserve.
Ce qui est important pour le dollar et pour son rôle en tant que monnaie de réserve, c’est que les acteurs internationaux continuent à considérer des valeurs
libellées en dollars comme suffisamment attrayantes malgré la montée du déficit commercial et du déficit budgétaire des Etats-Unis. Si l'Iran et d’autres pays ne veulent plus de dollars, ils
peuvent les échanger contre d’autres monnaies sans tenir compte de la monnaie dans laquelle le pétrole est facturé.
Or, nous voyons que les acteurs internationaux ne considèrent plus les valeurs libellées en dollars comme suffisamment attrayantes. Le dollar a subi une baisse
spectaculaire sous la présidence Bush, indépendamment du fait que le pétrole soit facturé en dollars ou non. L'Iran se débarrasse de ses dollars parce que le dollar perd de sa valeur. C’est une
réponse du marché face à une monnaie qui se déprécie, pas une action punitive menée par l’Iran pour couler le dollar.
La facturation du pétrole n’est qu’une petite partie du problème. La déclaration du ministre Nozari sur les perte subies par les exportateurs de pétrole s'applique
en fait à tous les exportateurs et pour tous produits.
Il y a un quart de siècle c’étaient les importations de pétrole qui expliquaient le déficit commercial des Etats-Unis. Les inquiétudes exprimées pendant des années
au sujet de la « dépendance énergétique » a habitué les Américains ne penser aux problèmes commerciaux qu’en terme de pétrole. La volonté d’assurer « l'indépendance énergétique » a mené à des
politiques absurdes comme les subventions de l'éthanol, dont l'effet principal a été de faire monter les prix de la nourriture, ce qui est catastrophique pour les plus pauvres.
Aujourd'hui les importations de pétrole ne représentent qu’une faible part du déficit commercial des Etats-Unis. Pendant les décennies où les Américains étaient
focalisés sur « le déficit en énergie » les Etats-Unis sont devenus trois à quatre fois plus dépendant sur les produits manufacturés. Le déficit commercial des Etats-Unis sur ces produits, y
compris les produits de technologie avancés, rend marginal le déficit dû à l’énergie.
Le déficit commercial des Etats-Unis avec Chine est, par exemple, plus de deux fois supérieur au déficit commercial avec les pays de l’OPEP. Le déficit des Etats-Unis avec Japon est équivalent au
déficit avec l’OPEP. Sur un déficit commercial total de plus 800 milliards de dollar, le déficit des Etats-Unis avec l’OPEP n’en représente qu’un huitième.
Si l'abandon du dollar par les pays exportateurs de pétrole n'est pas la cause des malheurs du dollar, quelle est-elle ?
Deux raisons expliquent la fin du dollar. La première est le fait que des entreprises américaines délocalisent leur production destinée aux marché intérieur des
Etats-Unis. Quand des entreprises américaines délocalisent leur production de biens et les services destinés au marché intérieur américain, elles convertissent le Produit intérieur brut (PIB) des
Etats-Unis en importations. La production des Etats-Unis chute, l’emploi, ainsi que les bassins de compétences sont détruits, et le déficit commercial augmente. A l’étranger, le PIB, l'emploi, et
les exportations s'accroissent.
Les entreprises américaines qui délocalisent leur production destinée au marché intérieur des Etats-Unis sont responsables d’une plus grande part du déficit
commercial des Etats-Unis que ne l’est le déficit avec l’OPEP. Au moins la moitié du déficit commercial des Etats-Unis avec Chine provient de cette production délocalisée pour le marché
intérieur. En 2006, le déficit commercial des Etats-Unis avec Chine était de 233 milliard de dollars, dont la moitié, 116,5 milliard de dollars, représente 10 milliard de dollars de plus que le
déficit des Etats-Unis avec l’OPEP.
La deuxième raison de la fin du dollar est l'ignorance et la passivité que montrent les « économistes néo-libéraux du libre marché et du libre échange » face
aux délocalisations et au déficit commercial.
Il y a des choses importantes qui sont à porter au crédit du libre marché et du libre-échange. Cependant, pour beaucoup d'économistes, le libre-échange est
devenu une idéologie, et ils ont cessés d’exercer tout esprit critique.
Ces économistes sont devenus indifférents au fait que ce sont des lobbies favorables aux délocalisations qui subventionnent leurs recherches et leurs instituts, dont
les intérêts sont étroitement associés liés aux entreprises qui opèrent dans le domaine des délocalisations.
Les économistes de libre-échange ont fait trois erreurs capitales :
(1) ils confondent l’arbitrage des coûts du travail à travers les frontières avec le
libre-échange alors qu’en fait, il n’y a pas d’échange.
(2) ils oublient que pour rester valide, la théorie classique du libre-échange, qui
est basée sur le principe de l’avantage comparatif, doit s’appuyer sur deux conditions nécessaires.
(3) ils ignorent les dernier travaux de théoriques qui montrent que la théorie du
libre-échange n'a jamais été exacte, même lorsque les conditions qu’elle présuppose sont vérifiées.
Quand une entreprise des Etats-Unis délocalise sa production à l'étranger, elle arbitre le coûts du travail (ainsi que les impôts, la réglementation, etc.) à travers
les frontières, en recherchant un avantage absolu, et non pas en recherchant un avantage comparatif dans le pays. Quand l'entreprise américaine met sur le marché américain des produits et
services provenant d’activités délocalisées, ces produits et services sont à considérer comme des importations.
David Ricardo considérait que l'avantage comparatif devait être basé sur deux conditions nécessaires : La première est qu’on devait rechercher l'avantage comparatif
à l’intérieur du pays, et non pas un avantage absolu à l'extérieur. L'autre est que les pays ont des structures de coûts différentes pour produire un même bien. Les délocalisations ne répondent
donc pas aux conditions de Ricardo.
Aujourd'hui le capital est aussi mobile à l’international que des marchandises, et les fonctions de production basées sur la connaissance ont les structures de coûts
quel que soit le pays. Les célèbres conditions de Ricardo pour le libre-échange ne sont donc pas remplies dans le monde d'aujourd'hui.
Dans l’avancée la plus importante produite sur la théorie des échanges depuis 200 ans, le grand mathématicien Ralph Gomory et le grand économiste et ancien président
de l' American Economics Association, William Baumol, ont montré que l’argumentation pour le libre-échange dans le monde était invalide même lorsque les conditions de Ricardo étaient remplies.
Leur livre, Global Trade and Conflicting National Interests, d’abord présenté lors d’une conférence à la London School of Economics, a été publié en 2000 par MIT Press.
Pourtant, les économistes du libre-échange ferment les yeux mus par une doctrine devenue idéologie, et le dollar se meurt ainsi que l'économie américaine.
Un des grands mensonges du lobby pro-délocalisations est que les faiblesses de l’industrie des Etats-Unis sont dues un déficit d'éducation et à un manque de
scientifiques et d’ingénieurs. Des experts tels que Thomas Friedman ont aidé à propager cette erreur jusqu'à ce qu’elle devienne un dogme. Récemment, Jeffrey Immelt, PDG de General Electric, a
lui aussi, accepté de cautionner ce mensonge. (Voir “The US No Longer Drives Global Economic Growth,” Manufacturing & Technology News, Nov. 30, 2007.)
En fait, la délocalisation de l’ingénierie et de la R&D des Etats-Unis et que l'immigration d'ingénieurs et de scientifiques étrangers se sont combinés aux
subventions à l’éducation pour produire un surplus de scientifiques et d’ingénieurs américains, dont beaucoup ne peuvent trouver d’emploi en sortant de l’université et deviennent ainsi les
victimes de ces délocalisations et de cette immigration.
Les lobbies continuent à faire pression sur le Congrès pour davantage de travailleurs immigrés, arguant d’un manque imaginaire d'Américains qualifiés, alors que la
Commission professionnelle de la Science et la Technologie indique que l’augmentation réelle des salaires des scientifiques et les ingénieurs américains a été nulle ou négative depuis les 10
dernières années. La prévision d’une « tendance à long terme pour une forte demande de spécialistes scientifiques et techniques aux Etats-Unis » s'est achevée sans que rien ne se soit vraiment
concrétisé. (Voir “Job and Income Growth for Scientists and Engineers Comes to an End,” Manufacturing & Technology News, November 30, 2007.)
Un économiste peut-il croire qu’un manque travail puisse se traduire par des salaire constants ou en baisse ?
Il y a pas plus de manque de scientifiques et d'ingénieurs aux Etats-Unis qu'il y avait des armes de destruction massive en Irak. La presse des Etats-Unis, qui n'a pas de capacité d'investigation
reprend tels quels les mensonges qui servent les intérêts politiques à court terme de certaines entreprises. S’il n’y avait pas Internet pour leur fournir l'accès aux sources d’informations
étrangères, les Américains vivraient en un monde de désinformation parfaite.
Les intérêts particuliers de ceux opèrent les délocalisations et les dogmes économiques se sont combinés pour créer une image fausse de la position économique de
l’Amérique. Alors que la mobilité ascendante a été démantelée, on continue d’expliquer aux Américains qu’elle n’a jamais été aussi bonne.
M. Paul Craig Roberts a été sous-Secrétaire américain du Trésor, chargé de la Politique économique sous l'administration Reagan.
Source : Vdare : Offshoring Interests and
Economic Dogmas Are Destroying the US Dollar , 11 décembre 2007
Auteur : Paul Craig Roberts - Traduction Opus Incertum
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